‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 21 sur 113 · Menagiana, t. III (Paris, 1715), SB · texte numérisé non relu

Menagiana, t. III (Paris, 1715), SB

LEt5 MANIES DE RICHELIEU 125

qui était dans un de ses bons jouis, lui prodigua mille grâces et compliments. Elle n'en fut pas dupe. « Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle; riez, grand génie, riez! ne faut-il pas que tout le montle contribue à votre divertissement ? » Cette riposte, loin de déplaire à celui qui en était le destinataire, fut au contraire de son goût et, dès ce moment, Richelieu combla la demoiselle de politesses et de prévenances. Dès qu'elle fut partie: « Il faut faire quelque chose pour Mlle de Gournay, dit-il à Bois-Robert ; je lui donne deux cents écus. » — Mais, répond Bois-Robert, prompt à tirer parti des circonstances, Mlle de Gournay a auprès d'elle Mlle Jamyn (bâtarde d'Amadis Jamyn, qui fut page de Ronsard . — Ajoutez 50 livres pour Mlle Jamyn, prononça le cardinal. — Ne donnerez-vous rien, Eminence, à Mlle Piallon, sa chatte ? — Eh bien ! 25 francs pour Mlle Piallon. — Mais elle a chatonné. — Une pistole, donc, pour les chatons ! » Tel était, dans ses échappées de bonne humeur, rhomme (|ui, à d'autres moments, signait les arrêts de mort de Montmorency, de Cinq-Mars et de rinfortuné de Thou.

Une situation aussi privilégiée que celle de Bois-Robert ne pouvait que lui attirer des envieux. A deux reprises, il encourut la disgrâce de son maître. Le jour de la représentation de Mirame,

pour la([uelle le cardinal avait dépensé plus de cent mille éciis, dans le ]nagnifi(|ue ihéàlie qu'il venait de faire eonslruiie, Bois-Robert avait l'ail pénéticr dans la salle deux femmes d'une ié|)ulatioii é((uiv(>(|ue. On devine les ehuchotemeiils, puis les murmures, d'une soeiélé triée sur le volet, où tout ee (|ui avail un nom ou une place à la Cour figuiait. La duchesse d'Aiguillon représenta à son oncle combien Bois-Roberl avait été coupable de profaner son palais, sans res})ect [)our la |)résence de la Heine, de loules les nobles dames et de lous les personnages présents. Le roi, informé, dit à Richelieu, avec ce petit air de triom|)he qu'il savait si bien prendre, (piand il pouvait Irouvei- stui ministre en faule, cpie Bois- Robei't (b'shouorait sa maison ; force fut de le sacrifier'.

(iC (pii élail grave, c'est (|ue, |)eu aupai'a\anL Bois-Hobert était lomb('' innocemment dans un piège, à lui tendu par des courtisans cpii xoulaienl le perdre. Richelieu, ayant composé une ti-agédie

1. Saclianl le crédit dont son ami Bautru jouissait auprès de Richelieu, Bois-Robert lui conta sa mésaventure, le priant d'intervenir auprès du cardinal. Après avoir énuméré quelques-uns des arguments qui plaidaient en sa faveur, BoisHobert ajouta : « Si vous aviez vu la personne au sujet de qui l'on m'accuse, vous en seriez surpris. Il ne faut que la voir pour connaître mon innocence. > A quoi répliqua Bautru : « Sa laideur vous e\cuse-t-elle ? Vous n'en êtes que plus coupable ! »

LES MANIES l»E HKJIIEI.IKU 127

assc^/ ridicule, la (liichcssc dWigiiilloii cl le iiiaii'chal (le la Meilleiaye engagèrent Bois-Roberl à essayer de faire eom[)i'endre au ministre que cette pièce n'étaitpas digne de lui, et qu'il ferait bien d'eninlerdire la leprësentation. Bois-Robert donna dans le ()anneau : le prélat, furieux, le prenant |)ar les épaules, le mit rudement dehors.

Celle disgrâce, la |)remière en dali', n'avait guère duré ([ue cpiinze jours. Richelieu était à Ruel, s'enniiyanl fort d(> n'avoii- plus auprès de lui ([uel(|n'iiu [)()ur houHonner. Entendant du bruit dans lanlichambre de la [)ièce où il se lenail ; « Qui esl là? demande-t-il à son médecin. — Monseigneur, répli({ue Citois, il ny a que ce pauvre Bois-Roberl, (|ue j'ai rencontré tantôt dans le |)arc et (pii allail se jeler dans l'eau, si je ne l'en eusse empêché. — Allons, allons, faites-le entrer, « et Bois-Robeil ne se le fit [)as dire deux fois. Il lui suffit de deux ou trois contes pour faire la paix avec son Eminence. Il lui fut [)lus difficile de faire oublier son incartade du Palais- Cardinal. Après quelques mois d'exil, l'Académie crut devoir solliciter, en corps, la grâce du cou- |)able; le cartiinal, lout en recevant fort bien la délégation, dit ([ue l'heure du pardon n'avait pas encore sonné. Il fallut les instances réitérées de Bautru, et surtout l'intervention de Citois, qui savait quelle heureuse influence exerçait Tinta-

rissable gaîté de Bois-Robert sur la santé de son illustre client, pour que Richelieu consentit à céder.

Le réprouvé entra, en tremblant, dans le cabinet du ministre, qui lui sauta au cou en sanglotant. Richelieu avait la larme facile. Bois-Robert, qui avait les glandes lacrymales toujours un peu sèches, ne trouva pas d'autre parti à prendre que de se trouver mal. Mazarin, qui assistait à cette })arade de réconciliation, fit mander aussitôt un chirurgien, qui liia à Bois-Robert trois palettes de sang. C'était le seul bien, disait plus tard le malicieux bonhomme, que le successeur de Richelieu lui eût fait.

Mais à trop parler- des comparses, nous pourrions laisser oublier racleiir principal, et nous avons encore à dire au moins quehpies mots d'un travers i\u grand cardinal (|ui, à vrai dire, fut celui tte son temps.

Richelieu, au ra|)port d'un de ses meilleurs historiens ', n'était pas exempt d'un j)eiichant marqué vers la superstition; les pressentiments, les pronostics, les j)résages l'occupaient; il ne laissait pas de prêter attention à l'accomplissement de certaines prédictions, au sens de certains songes.

Page 1