ENIGME HISTORIQUE
Il y a trois cents ans, naissait un homme appelé à faire quelque bruit dans le monde, et dont on a pu dire qu'il fut, du jour de sa naissance au terme de son aventureuse carrière, un sujet d'énigme. Laissant aux historiens et aux biographes le soin de conter cette existence agitée, nous nous bornerons à élucider le mystère de sa fin qui, malgré de savantes recherches, n'est peut-être pas encore complètement dissipé à l'heure actuelle.
Tout ce que nous apprennent les manuels d'histoire, c'est que Paul de Gondi, cardinal de Retz, mourut à Paris, le 24 août 1679, à soixante-six ans, chez sa nièce, Mme de Lesdiguières, d'une maladie qui n'avait duré (|iie huit jours.
S'il fallait en croire Voltaire, s'appuyant sur des mémoires, très suspects, d'un conseiller du roi au Ghâtelet, nommé Guy Joly, qui avait éprouvée
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les bienfaits du cardinal, celui-ci aurait été victime d'un honteux libertinage. Mais ce sont là racontars sans base sérieuse et entourés de réticences qui laissent à l'imagination et à la malignité un champ aussi vaste à parcourir que fertile en conjectures. Ce qui doit être seul retenu, c'est que la mort du cardinal de Retz fut soudaine, et que rien ne permettait de croire aussi proche la catastrophe. Peut-être la postérité s'intéresse-t-elle moins aux bulletins de santé des personnages éminents, que les contemporains ; il ne nous est, pourtant, pas indifférent de les parcourir, afin d'en tirer, si possible, des éléments, propres à appuyer un diagnostic rétrospectif.
Durant les vingt années qui suivirent son évasion du château de Nantes, Retz avait été presque toujours souffrant; quatre ans avant sa mort, on avait cependant constaté une amélioration manifeste dans son état; nous en tenons l'assurance de Mme de Sévigné, que le prince de l'Eglise honorait de son amitié. Les manuscrits du temps confirment ce qu'en dit l'épistolière :
« Il se porte très bien, écrivait la marquise, à la date du 24 juillet 1675; ce n'est plus comme cet hiver : le régime et les viandes simples l'ont entièrement remis. »
«Il n'a jamais paru plus content ni en meilleure
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santé », annonçait, quelques jours auparavant, dom Rol)ert Desgabets, qui ajoutera, deux ans plus tard, que le travail d'esprit lui était très favorable.
C'est à peu près vers cette même époque qu'il commençait à donner des inquiétudes à son entourage et à ses amis.
Je suis en peine comme vous du cardinal, mandait l'intarissable caillette à un de ses correspondants; cette pensée me tient au cœur et à l'esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte; il faut espérer que Dieu nous le conservera. 11 se tue; il s'épuise; il se casse la tête; il a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient aussi en peine que moi. Enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert, dans les distillations et les distinctions de métaphysique qui le font mourir.
A dater de ce moment, le cardinal vit dans la retraite, tantôt à Saint-Mihiel, près de Commercy, d'où le chasse un bref du pape ; tantôt à Saint- Denis, ou à l'hôtel de Lesdiguières. C'est dans cette somptueuse résidence que le mal vint le surprendre et l'emporter au bout d'une semaine.
Plaignez-moi, mon cousin, d'avoir perdu le cardinal de Relz, écrivait la marquise de Sévigné à Bussy-Rabutin, au lendemain de l'événemenl. Vous savez condjien
Ifî4 LEGENDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE
il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissent. J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié... Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami; j'en suis touchée jusqu'au fond du cœur... Notre bon abbé de Coulangesa pensé mourir. Le remède d'un médecin anglais l'a ressuscité, Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort était marquée et cela ne se dérange point.
Qu'était ce « remède de l'Anglais », dont il est ici parlé .* Il s'agit du quinquina, médicament alors dans sa nouveauté, et dont Louis XIV ne se rendra (jue plus tard acquéreur, aidant ainsi à sa vogue et consacrant ses vertus.
Mme de Sévigné, persuadée que le bon abbé de Coulanges ne devait son salut qu'à la précieuse écorce, avait lieu de déplorer qu'on n'eût pas cédé au désir du malade, qui réclamait avec insistance qu'on le laissât user du spécifique dont on prônait en tous lieux les merveilles. Mais les médecins qui prodiguaient leurs soins au cardinal en avaient autrement décidé. Ces Purgons en étaient pour la saignée, panacée à tous les maux, et l'infortuné patient dut passer par leur lancette.
Faut-il en induire qu'une main intéressée ait dirigé l'instrument, et que la famille Lesdiguières, comme il a été insinué, aurait soudoyé les chirur-
LE CAliDl>AL DE RETZ
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giens, qui plilébotomisèrent, quatre fois en trois jours, l'illustre égrotant ? Devons-nous encore leur imputer à crime de lui avoir administré deux verres de casse, drogue bien inofiensive? Ce sont imputations dont il est aisé de faire bonne et prompte justice. Comme le remarque, avec un sens critique très averti, M. A. Gazier, tout s'est passé au grand jour : le cardinal de Retz est mort à Paris, dans une maison qui était, pour ainsi dice, la sienne, au milieu des êtres qu'il chérissait le plus, et qui l'entouraient de la plus afïectueuse sollicitude.
Que les médecins aient commis quelque maladresse; qu'ils aient saigné, plus que de raison, un sujet d'un âge trop avancé pour supporter sans dommage ces émissions de sang répétées, nous n'en disconviendrons pas. 11 est à noter cependant qu'après cette exonération sanguine, le cardinal s'est senti mieux. « On le crut hors de dang-er et il reçut la visite d'une dame, qui vint le féliciter de son meilleur état. » Ce répit de quelques jours témoigne suffisamment de l'innocence des Lesdiguières, qui auraient bien mal pris leurs mesures pour faire périr leur parent à coups de lancette, puisqu'au contraire il en avait tiré un bénéfice passager.
Malheureusement, la fièvre l'ayant repris « l'empêcha presque de respirer; le ràlement vint en-
suite, qui continua jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi qu'il mourut ». Cette relation, sèche comme le procès-verbal d'un homme de l'art, n'est évidemment pas très explicite; elle exclut, néanmoins, toute idée criminelle, de la part de ceux qui étaient au chevet de l'auguste moribond.
Mais ceux qui tiennent pour une mort non naturelle font état d'une autre épître de Mme de Sévigné, qui demande à être intégralement citée :
Nous venons d'arriver en cette ville (Nantes), écrit la marquise, le 13 mai 11580; je ne puis passer au pied d'une certaine tour (celle du château, où avait été enfermé de Retz et d'où il se sauva), que je ne me souvienne de ce pauvre cardinal et de sd/aiLcatc mort, encore plus funeste (|ue vous ne sauriez le penser. Je passe entièrement cet article, sur ({iioi il y aurait trop à dire. Il vaut mieux se taire mille fois; peut-être que la Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond.
Ce passage, par ses sous-entendus, a fait naître plusieurs soupçons. Ou ne peut disconvenir que la manière dont en parle Mme de Sévigné ne soit énigmatique. A-t-elle voulu laisser entendre que le cardinal se serait suicidé ? Mais il achevait de payer ses dettes et touchait au moment de son entière libération.
Au dix-septième siècle, d'ailleurs, le suicide est rare, on peut môme dire exceptionnel dans la