LES PHOBIES D UNE REINE : ISABEAU DE BAVIERE
spécial « |30ur la gésine de la Reine » qui, le 4 juin (1388), met au inonde une fille, laquelle reçoit le nom de Jehanne. La déception fut grande dans l'entourage, qui espérait un Dauphin.
Le second fils d'Isabeau et de Charles VI se fera attendre quatre années encore. Sa vie fut de courte durée ; il avait neuf ans, quand survint la maladie qui l'emporta. « Charles, fils du Roy, qui estoit un très bel enfant, fut très grièvement malade, lisons-nous dans un récit contemporain, et devint ectique et tout sec; » ce que confirme en ces termes le Religieux de Saint-Denis : « Depuis deux mois, une grave maladie l'avait réduit à un état de maigreur effrayante ; son corps n'avait plus que les os et la peau. » Tuberculose, et, vraisemblablement, sous la forme habituelle à cet âge, adénopathie trachéo-bronchique, prononce la science moderne.
Avant cet enfant était née une deuxième fille, appelée Isabelle, comme sa mère, et qui ne vécut pas tout à fait vingt ans ; l'histoire étant muette sur sonf compte, nous ne saurions que l'imiter.
Pour la quatrième fois, Isabeau devient enceinte : le 24 janvier 1391, au château de Melun, elle accouche de sa troisième fille, qui précédait, elle aussi, le Dauphin tant désiré.
Jusqu'alors, l'union des deux époux n'a été tra-
versée que par des nuages passagers. Les comptes, ces auxiliaires utiles de Thistorien, révèlent les nombreuses marques de tendresse que prodigue le roi à la reine. Ce sont de magnifiques présents que celle-ci reçoit pour ses étrennes. Une selle de palefroi, toute de velours et de soie vermeil, fait valoir les grâces de la royale amazone : on a eu soin de la broder au chiffre entrelacé de Charles et d'Isabeau. Les lettres symboliques ornent les bijoux, les vêtements les plus intimes de la reine, jusqu'aux ferrures de sa jarretière, « dont les boucles, clous et mordants d'argent doré » sont « es maillées à E et à K ».
Ce sont mille attentions de la part de (Charles. Voyageant en Normandie, il dépêche d'Evreux, à la dame de ses pensées un. .. marsouin ! Qui sait les goûts zoophiles de la princesse, peut assurer que le cadeau fut agréable à sa destinataire.
Viennent les mauvais jours ; le roi doit payer tribut à l'humanité par l'infirmité la plus dégradante, bien que souvent la plus ijuméritée : Charles VI est subitement atteint de folie,
La reine régente avait un beau rôle à remplir; la tâche était rude, certes, mais sublime ; elle ne comprit pas l'un, elle ne sut pas se montrer à la hauteur de l'autre. Le patriotisme, pour mieux dire l'instinct de la patrie est, selon une juste expression, le sceau qui marque au front les
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grandes individualités de ce temps. Isabeau devait laisser à une paysanne la mission sacrée de relever l'étendard que ses mains avaient laissé choir.
Mais ce n'est pas la biographie historique de cette souveraine, qui ne fut qu'une femme sans les qualités de son sexe, que nous avons entreprise; sa formule biologique seule réclame notre attention.
Si une heureuse fécondité est un don enviable, on peut dire qu'Isabeau de Bavière en fut largement favorisée. Mère pour la sixième fois, le 22 août 1393, elle enfantait une princesse, qui reçut le nom de Marie. Pour que Tissue de cette grossesse fût favorable, la reine avait redoublé de ferveur, rendant de fréquentes visites aux sanctuaires consacrés, se faisant fabriquer un « agnus Dei à mettre pains à chanter », qu'elle porta Jusqu'à sa délivrance!
Afin d'obtenir du ciel la guérison du roi, Isabeau lui vouait sa fille Marie : envoyée tout enfant au royal monastère de Poissy, Marie prit le voile, ([u'elle conserva jusqu'à la mort.
Dans les intervalles de lucidité, le roi avait repris la vie commune avec la reine : ainsi en témoigne la naissance des trois enfants qu'Isabelle mit successivement au monde, éo 1.3\)5 à 1398.
C'est, le M janvier 1395, à 8 heures du soir, une
fille, prénommée Michelle, qui mourra à 27 ans, d'une maladie de langueur, non définie, avec accompagnement de troubles nerveux.
Deux ans plus tard, presque à pareille date, le 22 janvier, la reine accouche d'un fils, Louis,({m succombe, âgé seulement de 18 ans, à la tuberculose pulmonaire. Hémoptysies, diarrhée, fièvre quotidienne, la triade symptomatique est plus que suffisante pour étayer le diagnostic. Peut-être une congestion pulmonaire fut-elle le coup final, car le jeune homme fut enlevé, en quelques heures, «à la suite d'un refroidissement ».
Jean, duc de Touraine, né un an après son frère Louis, trépasse le jour de Pâques fleuries, dans sa vingtième année. Empoisonné, a-t-on murmuré ; la science actuelle redresse cette version erronée et, s'en rapportant aux témoignages de l'époque, conclut à une otite tuberculeuse. « Quelques personnes prétendirent qu'il avait été empoisonné », écrit le Religieux de Saint-Denis, qui nous a déjà fourni de précieuses indications ; mais il est plus exact de dire qu'iZ succomba aux suites d'une fistule à Voreille qui, en se fermant, avait produit un abcès mortel. Quand le Dauphin Charles mourra, les mêmes bruits se reproduiront, rumeurs sans fondement, car lui aussi a été fauché par le mal qui ne pardonne pas, l'inexorable phtisie.
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Des enfants qui naîtront ultérieuremenl, un seul vaut une mention, celui qui deviendra roi sous le nom de Charles YIl.
Né à l'Hôtel Saint-Pol, le 22 février 1403, Charles a hérité de sa mère la déformation et l'anomalie de volume du membre inférieur. Limitée chez la reine à une anomalie de proportions, la malformation anatomique des membres inférieurs se transforme, chez le fils, en oligomélie, avec déformation articulaire. Les jambes courtes d'Isabeau deviennent, chez Charles VII, des jambes cagneuses et grêles. Cette oligomélie, l'un des stigmates physiques de la dégénérescence héréditaire, s'accentue encore chez le petit-fils d'Isabeau : on sait la gracilité difforme des jambes de Louis XI. C'est à cette anomalie de développement qu'il faut attribuer la démarche, disgracieuse et déséquilibrée, que prête à ce souverain, son ennemi, l'évêque de Lisieux, Thomas Basin.
Mais Louis XI a encore hérité, de sa grand'mère de Bavière, sa petite taille, son teint brun et ses yeux enfoncés dans l'orbite. Peut-être tenait-il d'elle aussi, au moins pour une part, son tempérament à prédominance neuro-arthritique.
L'existence d'un état neurasthénique s'avère, chez Isabeau, par des vapeurs, des troubles dysménorrhéiques, et plus spécialement, de l'éréthisme génital, pour lequel lui furent prescrits les
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antispasmodiques habituels : perles, émeraudes, rubis, hyacinthe, dont fit si souvent usage et parfois abus la médecine médiévale.
Les dévotions de la reine à Sainte Véronique, Saint Fiacre, Saint Cosme et Saint Damien, établissent la concordance du diagnostic hagiothérapique. Ce sont, en effet, des pèlerinages spécifiques qu'accomplissaiflsabeau, et qui doivent être interprétés de la sorte, si l'on veut se dégager de l'ambiance moderne, pour élucider ces problèmes de clinique rétrospective. Mais, pour fixer la formule mentale de la mère de Charles VII, ce serait commettre une lacune grave de ne pas signaler les phobies multiples auxquelles fut sujette la reine Isabelle.
Les bouleversements de la nature remplissaient Isabeau de Bavière d'un effroi mortel, la réduisaient à l'anéantissement complet de son être : c'est sinon un témoin oculaire, en tout cas un témoin de première main, qui parle de la sorte, et nous pouvons le croire, car cette astrophobie, nous préférons dire cette fulgurophobie, en maintes circonstances s'est manifestée.
Un après-midi de juin, d'épais nuages couvraient le ciel et faisaient la nuit dans Paris; en même temps retentissaient de formidables coups de tonnerre.
La reine avait quitté sa chambre depuis quel-
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qiies instants, lors([Lie la foudre, tombée sur le palais, pénétra dans cette pièce même, dévorant de sa flamme les tentures du lit et disparut par la cheminée. Isabeau en fut saisie d'épouvante. Elle ne doutait pas que ce fut une malédiction du ciel, qu'il fallait au plus tôt conjurer; aussi redoubla-t-elle de donations, particulièrement à Tabbaye de Saint-Denis, dans l'espoir d'apaiser les mânes du Dauphin, qu'on y avait inhumé, et qu'elle s'imaginait irrité contre elle.
La reine avait fait construire un chariot spécial, « servant pour le tonnerre », et c'est dans ce véhicule seulement qu'elle se croyait en sûreté.
Bien que portée généralement dans sa litière et entourée de sa maison, elle avait des peurs irraisonnées. Lui fallait-il traverser une rivière, un pont dépourvu de balustrade, elle était prise de terreur. Son fils, Charles VII, héritera de cette phobie, lui qui « ne s'osoit logier sur un plancier, n'y passer un pont de bois à cheval, tant fust-il bon ».
Isabeau ne s'aventurait dans un pays, qu'elle ne se fût enquis s'il y avait quelque « contagion ». Une nuit, elle envoyait hâtivement un exprès à Crécy, pour savoir s'il n'y avait point de « mortalilé ». Cette émotivité pathologique lui faisai«t fuir les lieux empestés. Au couimencementdu mois de juin 1399, alors qu'elle résidait à l'hùtel Saint-
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Pol, elle apprenait (jue la peste faisait à Paris do nombreux ravages. Afin de mettre ses enfants et surtout elle-même à l'abri de l'épidémie, elle ordonna les préparatifs de départ ; mais, au préalable, un de ses valets avait été dépéché à Melun et à Gréz (Grez-sur-Loing, canton de Nemours), chargé de s'informer si le lieu était sain. L'endroit étant contaminé, elle fit procéder à la même enquête à Vernon ; les certificats des curés de la ville ayant été favorables, elle se décidait à faire conduire les enfants de France à Vernon, où alla les rejoindre, un peu plus tard, leur mère, après une courte retraite à l'abbaye de Maubuisson.
L'hérédité d'Isabeau explique les manifestations de sa névrose, puisqu'elle peut suffire à créer de toutes pièces l'état neurasthénique; mais on peut trouver à celui-ci une autre cause, c'est l'obésité précoce de l'épouse de Charles VI, obésité pathologique, véritable difformité, à s'en rapporter à des textes incontestés.
Cette dystrophie contraignait Isabeau à jeûner; le plus souvent, il est vrai, c'était par procuiation, car elle déléguait ce soin à (|uek|ue religieuse, qui s'empressait de lui rendre un service qu'elle n'aurait pu, de bonne grâce, refuser à la Reine,
Cet embonpointexcessif l'avait, de bonne heure, rendue impotente et elle avait dû se faire construire une chaise roulante, dont elle se servait
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pour le moindre parcours. Atteinte par l'âge, valétudinaire, obèse par surcroît, Isabeau de Bavière
ISAlîEAU LIE BAVIKKE.
(D'après une pierre tombale.)
allait traîner désormais Inexistence la plus chancelante.
Au mois de juin 1420, à l'époque oii le traité
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de Troyes vient d'être signé, où ce forfait politique, que l'histoire flétrit avec une juste indignation, a été par elle froidement accompli, Isabeau n'a plus qu'une préoccupation : s'entourer d'animaux de toute espèce, pour sa « plaisance et esbatement ».
Elle fait acheter « trois douzaines de petits oi selles chantans, chardonneretz, linotes, tarins, pinçons et autres »; des oiseaux parleurs, jaseurs ou chanteurs : papegays (perroquets), tourterelles, etc. Elle s'entoure de lévriers, de petits chiens et de singes, qui gambadent dans sa chambre, et dont elle se faisait suivre dans ses déplacements. Elle partage son affection entre un chathuant et une liéparde (femelle du léopard), que lui avait offerte son fils Jean, duc d'Aquitaine.
Avant d'être infirme, Isabeau avaitpourles chevaux une véritable passion; jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, elle a monté ses haquenées, tenues et caparaçonnées avec un luxe magnifique; mais, bientôt, il ne lui deviendra plus possible de se mouvoir, qu'à l'aide d'un chariot ou d'un fauteuil : celui qu'elle fit construire est l'ancêtre incontesté de nos fauteuils mécaniques pour malades, que l'on aurait pu croire d'invention récente.
Dans les dernières années de sa vie, reléguée
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dans un coin du vaste hôtel Saint-Pol, rationnée à « huit septiers de vin par jour, pour toute sa maison », elle s'y cachait, « comme si ce fut une femme d'étrange pays ». Après les enivrements du pouvoir suprême, cette reine décriée connut les remords et l'opprobre. Le peuple montrait du doigt son palais, en disant : « Voilà la cause de tous les maux qui sont sur terre! »
Une dernière humiliation lui était réservée : le 2 décembre 1431, Henri VI, roi de France et d'Angleterre, âgé de neuf ans, faisait son entrée publique dans Paris. Un cortège de courtisans l'accompagnait.
« Quand ils furent devant l'hôtel de Saint-Paul, conte un annaliste, la royne de France Isabel, femme du feu roy Charles VI de ce nom, estoit aux fenestres... Quand elle vit le jeune roy Henry, fils de sa fille, à l'endroit d'elle, il osta tantost son chaperon et la salua. Et tantost elle s'inclina vers luy moult humblement, et se retourna d'autre part, pleurant. »
Larmes d'orgueil ou larmes de dépit; larmes de repentir ou larmes de honte? De quelle source jaillissaient ces pleurs? Ne songeons pas à le rechercher. Quand, au mois de septembre 1435, Charles VII signera le pacte qui mettra fin à la domination anglaise, Isabeau versera encore des larmes ; mais c'étaient, cette fois, larmes de plai-
sir : elle mourut, assure-t-on, de la joie qu'elle éprouva, en apprenant cette nouvelle.
L'histoire, dans sa clémence, devra lui faire compte de ces pleurs salutaires qui, s'ils ne la rachètent complètement, lui mériteront, au moins, une part d'indulgence,
liiBLiOGHAPHiE : MiLLiN, AnliquUés nationales ; Vallet de ViRiviLLE, Isabeau de Bavière, reine de France, élude hislorique, Paris, Téchener, 1859 (Ext. de la Revue française, XV' volume). Brachet, Palhologie menlale des rois de France, Paris, 190:5. — Marcel Thibaut, Isabeau de Bavière, reine de France, Paris, Perrin, 1903, etc.