DEUX ILLUSTRES CLIENTS DE VESALE. CHARLES-QUJNT ET HENRI II
On conte ([ue Michel-Ange, à peine adolescent, sculptait toutes sortes de figures, dans la boutique du tailleur de pierres qu'était le mari de sa nourrice.
Titien, chez le maître d'école où il apprenait à lire, tapissait les murs de têtes de vierges, qu'il colorait ensuite avec du jus d'herbes.
Jacques Callot venait à peine de quitter la robe, qu'il dessinait déjà les matamores et les mendiants, dont son burin vigoureux devait rendre plus tard, avec une surprenante vérité, les physionomies chafouines et les oripeaux misérables.
Quant à Vésale, si ses biographes disent vrai, sur les bancs de l'Université où il poursuivait ses études, il ne rêvait que dissection : rats ou grenouilles, chiens ou chats, toutes les bêtes errantes de la création qui lui tombaient sous la main, il
les sacrifiait sans miséricorde. Si l'enfant laisse pressentir l'homme, on pouvait augurer qu'un grand anatomiste s'annonçait, se préparait à sortir des limbes.
Ce que fut la carrière d'André Vésale, nous ne nous attarderons pas à le retracer. Il nous plaît seulement de rappeler quels obstacles il eut à surmonter, à quels dangers il dut s'exposer, pour se livrer à sa passion favorite.
A une époque où la profanation des cadavres était tenue pour sacrilège, c'était faire preuve de courage, plus encore, de témérité, ([ue de s'occuper à pareille besogne. Outre qu'il y avait péril de mort à ravir les criminels au gibet, autant qu'à exhumer les corps que recouvrait la terre, on n'était pas sur de revenir de ces excursions nocturnes, où les molosses affamés étaient plus à redouter que le guet.
Emporté par son zèle pour la science, tandis que ses camarades s'abandonnaient au sommeil, et que d'autres se répandaient joyeusement dans les tavernes, le jeune étudiant quittait furtivement son logis, franchissait les portes de la ville et gagnait, par des sentiers solitaires, le tertre où s'élevaient les potences. Il brisait les chaînes, dont les anneaux retenaient les suppliciés à l'instrument du supplice, sectionnait une tète ou dé-
sarticulait un membre et, dissimulant son trophée sous le manteau dont il s'enveloppait, attendait les premières lueurs du jour, pour se mêler, sans être remarqué, à ceux qui rentraient dans la cité encore endormie.
Rien, voire même la persécution, n'était capable de contrarier une vocation aussi manifeste. La destinée de Vésale devait s'accomplir: il serait le plus illustre anatômiste de son temps.
Après avoir suivi des cours à Louvain, Vésale passa en Italie, où il professa dans plusieurs Universités. Il n'avait que 28 ans, quand il mit au jour l'ouvrage qui allait marquer une révolution dans l'anatomie. Cette œuvre capitale, il la dédia au monarque qui l'avait toujours couvert de sa protection et qui lui accorda sa confiance, en l'attachant comme médecin particulier à sa personne.
Vésale suivait depuis plusieurs années les armées de Charles-Quint, comme médecin-chirurgien, quand l'empereur lui fit offrir à sa cour le poste qui allait le mettre en relief. C'est une dette de gratitude que Vésale acquitta envers son bienfaiteur, en lui présentant le fruit de son labeur ; de plus, en plaçant son livre sous l'égide impériale, il faisait à la fois preuve de prudence et d'habileté.
Dans son épitie dédicatoire, il explique à son
royal protecteur la nécessité, qui s'est imposée à lui, de mettre au jour un traité d'anatomie qui ne fût pas la copie des anciens ; le droit que sa qualité de fils, petit-fils et arrière-petit-fils de médecins lui donnait d'accomplir une pareille tâche; les veilles laborieuses que celle-ci lui avait coûtées; les travaux nombreux aux({uels il s'était livré.
Entre temps, Vésale avait fait un assez long séjour à Nimègue, pour y soigner le légat de Venise, qui était tombé dangereusement malade; il réussit à le guérir et cette cure le mit tout de suite en réputation. On le savait anatomiste ingénieux, il avait prouvé qu'il pouvait être, à l'occasion, médecin sagace autant qu'adroit chirurgien.
Les contemporains de Vésale s'accordent à lui reconnaître une justesse, une précision dans le diagnostic d'autant plus méritoires ([u'à cette époque on ne s'embarrassait guère de ce qu'on jugeait être une vaine formalité ; cette qualité rare, Vésale la devait à l'étude qu'il avait faite de l'anatomie pathologique, dans laquelle il était particulièrement versé.
Dans deux circonstances mémorables, N'ésale eut à exercer ses talents de « diagnostique ur », si on nous concède un néologisme qui pourrait avoir quelque jour droit de cité.
ANDrîK V'ESALE
Le premier sujet de niai(|iie sur qui Vésale fut appelé à se prononcer, nous ravoiis nommé : c'est Charles-Quint.
De quel mal était alTecté l'auguste patient, Vésale a cru prudent de ne pas nous en instruire ; il nous dit seulement qu'il souffrait, par crises, de douleurs articulaires et de difficulté dans la respiration ; mais qu'à l'ordinaire, il était de bonne santé et d'appétit soutenu.
S'il ne met pas d'étiquette à la maladie impériale, la thérapeutique qu'il institue est-elle plus révélatrice ?
En ce temps, certain mal, qu'on désigne suffisamment par cela seul qu'on ne le nomme pas, exerçait ses ravages jusque dans les cours pontificales. Un docteur espagnol, endédiantson livre, De Morbo fœclo et occulto, his teniporibus affligente, au pape Alexandre VI, exprimait des vœux pour que Sa Sainteté en fût préservée.
Ulrich de Hutten présentait son livre. De guaiaci medicina^ au cardinal-archevêque de Mayence, avec une conviction digne d'un meilleur sort : nul n'ignore, en effet, que l'infortuné chevalier, malgré ou peut-être à cause des doses véritablement excessives de la racine dont il avait éprouvé les vertus précaires, succomba à des accidents qui nepermettentpointde se méprendre sur la nature de son affection.
Le mode d'administration des médicaments nuit souvent à leur fortune. Les décoctions de gaïac et de salsepareille, telles qu'on les donnait au début, empiriquement, sans mesure, ne pouvaient que produire des résultats funestes. Avec sa fougue coutumière, Paracelse ne manque pas d'accabler de ses sarcasmes ceux qui en usent de la sorte : « 11 faut, disait-il, avaler le bois, jusqu'à ce qu'il conduise au tombeau. »
En dépit de ces critiques qui, toutes passionnées qu'elles fussent, ne manquaient pas de justesse, les végétaux sudorifiques avaient leurs partisans et si, à l'exemple de Paracelse, Jean de Vigo et Bérenger de Carpi tenaient pour le métal liquide, Fernel et Vésale se rangeaient parmi les novateurs.
A plus exactement parler, Yésale faisait profession d'éclectisme : tout en vantant les propriétés spécifiques de la racine de squine, qu'il essaie d'accréditer comme un succédané du gaïac, il n'omet pas de conseiller les pilules du pirate Barberousse, dont le mercure était le principe agissant. Nous nous garderions d'affirmer que tel fut le traitement institué pour Charles-Quint ; tout ce qu'en rapportent les historiographes de notre art, c'est que ce prince, étant à Bruxelles, y subit une attaque de goutte ; qu'après avoir usé, sans succès, du gaïac, il se décida « par son propre mouvement, plutôt (|ue par l'avis des médecins, à essayer de
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la scjuinc, ({iii ne le giicril pas, mais l(> soulagea du moins considéiahlenient ».
Nous sommes en mesure d'ajouler quelques détails à ce récit sommaire, grâce à la découverte que nous avons faite, à la bibliothèque de la Faculté, d'un très curieux et très rare opuscule que, sur la foi d'un érudit, nous avions perdu l'espoir de retrouver : il s'agit d'une lettre, ou plutôt d'une dissertation, sous forme épistolaire, sur la décoction de la racine desquine, adressée, par André Vésale, à un médecin de ses amis et compatriotes, nommé Jacques Roelants.
Ce dernier avait demandé à Vésale ce qu'il pensait de la nouvelle panacée, qu'on proposait de substituer au gaïac, dans le traitement de certaines affections. A quoi maitre André répond, que « quatre ou cinq malades, affligés du mal français, ont prié les médecins de leur faire prendre de la boisson de squine : quelques-uns s'en sont bien trouvés, à la vérité ; chez d'autres, plus gravement atteints, le résultat a été moins bon qu'avec le gaïac. » Et il ajoute que César (lisez Charles-Quint) est revenu lui aussi, au gaïac, après avoir usé de la squine, pour sa « maladie articulaire » et son mauvais état de santé.
On avait vanté à Charles-Quint la squine comme une drogue divine, propre à guérir toutes sortes de maux; on l'avait assuré qu'elle était d'un emploi
plus commode que le gaïac, délaissé en Espagne et ailleurs. L'empereur en avait, tout d'abord, paru ressentir les meilleurs effets. Il se levait plus tôt que d'habitude, faisait de longues promenades à cheval, allait à la chasse, ne mangeait plus à des heures Intempestives. Néanmoins, il y avait renoncé, pour revenir à la décoction de gaïac ; faut-il en inférer que la vertu de cette racine était plus congruente à sa maladie articulaire ; et celle-ci n'aurait-elle été qu'une de ces douleurs (c ostéocopes » dont nous connaissons bien la nature spécifique ? A cet égard, aujourd'hui, nous serions assez porté à partager cette opinion d'un de nos maîtres, qu' (( à peu près vers le temps où les reliquats, imprévus et perfides, d'un mal inexorable, acheminaient promptement le roi-chevalier à la déchéance finale', maître André guérissait d'une maladie tout à fait identique l'astucieux Charles-Quint, dont la faute, moins coutumière, inspirait à son imagination plus de défiance, plus de crainte et de précaution ».
Quand Charles-Quint eut pris le parti de déposer le fardeau du pouvoir, et de s'ensevelir vivant dans
1. Le bruit avait couru que Charles-Quint était atteint du mal dont la Féronnière avait, dit-on, gratifié François !•'. Le célèbre humaniste Pierre Bunel écrivait, dans une lettre du 2 juin 1532 : « Imperator (ut nonnuUi confirmant), ex morbo gallico laborat. » Cf. Philippe II, roi d'Espagne, par Charles Bratli (Champion, éditeur), 16t.
le monastère de Yuste, le médecin qu'il avait honoré de sa confiance retrouva, à la Gourde Philippe II, la charge qu'il avait occupée auprès de Charles-Quint.
Philippe II tenait en si haute estime le talent de Vésale, il avait une foi si grande en ses lumières, qu'il le chargea d'une mission particulièrement délicate : il le désigna, entre tous autres, pour se rendre à Paris auprès du roi Henri II, qui venait d'être blessé dans un tournoi, dont l'issue devait lui être fatale.
Dans une de nos publications ', nous avions mis en doute, sous le couvert de l'autorité du professeur Lannelongue, cette intervention du chirurgien bruxellois; la découverte récente de la relation de Vésale nous impose une rectification; elle nous permettra d'apporter quelques précisions sur un événement dont les récits contemporains offrent des versions variables et contradictoires.
La relation de Vésale est rédigée en latin; elle a été trouvée, en copie du temps, dans un recueil de pièces consacrées à l'histoire de cette époque 2, Nous en donnons la version la moins imparfaite (ju'il nous ait été possible, en l'accompagnant des commentaires strictement indispensables.