‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 45 sur 113 · DArgenson · texte numérisé non relu

DArgenson

2. Ce n'est pas seulement par le duc de Luynes que nous sommes informés de celle particularilé, mais encore par d'Argenson : " Le iJauphin cl Mesdames, écril le mémorialiste.

L INAMUSABLE lyl

Louis XV; en léaliLé, il ne poiivail pas souffrir son fils, qui le lui rendait bien el (jui marquail ouvertement le jnépris qu'il avait pour son père. Le Roi montra plus de tendresse pour ses filles et l'on a fait courir sur l'une d'elles, Adélaïde, des bruits auxquels mieux vaut ne pas prêter une oreille complaisante, faute de témoignages sérieux. Quant à ses petits-fils, il n'en prenait nul souci ; s'il eut une préférence pour l'un d'eux, ' c'est qu'il était plus maussade et se rapprochait davantage de lui sous ce rapport.

S'il considérait d'un œil sec la souffrance et la mort des autres, le soin de sa propre conservation ne laissait pas de le préoccuper. Un simple accès de fièvre l'abattait et il croyait son existence menacée à la moindre indisposition. Cette pusillanimité éclata dans une circonstance mémorable, oii son naturel se montra délié de toute contrainte : nous voulons parler de la tentative de Damions sur la personne du Roi. Mais, auparavant, il convient de dire quelques mots d'un accident où le Bien-Aimé se montra en assez piteuse posture.

deviennent atrabilaires et se livrent à leur goût particulier sans aucune contrainte ; ils aiment à ne voir personne, ils aiment à parler de mort et de catafalques; dans leur antichambre noire, ils se plaisent à jouer au quadrille à la lueur dune bougie jaune, et ils se disent avec délices : Nous sommes morls ! »

Chassant à cheval dans la forêt de Saint-Germain, le roi fit une chute, soit que sa monture se fût abattue sous lui, soit qu'il eût éprouvé une congestion légère. On l'entendit crier qu'il avait Iç bras cassé: à vrai dire, il n'avait éprouvé que des contusions ; mais tout le poids de son corps ayant porté sur la partie sensible du coude, il avait ressenti une douleur assez violente pour lui arracher des cris. On le plaça sur un brancard, improvisé à l'aide d'une échelle et d'un matelas, et on le ramena dans son carrosse à Versailles, où il n'arriva que tard dans la soirée. A l'examen, les médecins constatèrent de l'œdème, qui s'éten- (hiit du haut de l'épaule jusqu'à l'extrémité des doigls, eu qui les obligea de couper les vêtements du blessé; on vit alors qu'il n'y avait pas de fracture, tout au plus « un petit dérangement dans Tailiculation de l'humérus ».

Le lendemain, le Roi tenait son Conseil d'Etat ; quatre jours plus lard, un gonflement considéral)le survenait, puis une ecchymose étendue dans tout le tissu cellulaire du bras et de l'avant bras. Bientôt la résolution se produisit et une amélioration se manifesta. La crainte du mal l'empêchait seule de mouvoir son membre; se croyant malade, il avait fini par le devenir!

Privé de l'exercice du cheval et s'obligeant à garder la chambre, il ne tarda pas à être repris

de son humeuf sombre'. Son premier médecin, Sénac, en était fort en peine : « Si le Roi, confiait-il à lin diplomate, ne reprend pas ses exercices violents, il lisqiie de tomber dans l'atfaiblissement d'esprit dont il est menacé depuis longtemps. » Mais c'est surtout lors de l'attentat de Damiens, que sa raison parut l'avoir tout à fait abandonne.

Le 5 janvier 1757, la nouvelle se répandit que le Roi venait d'être assassiné : un coup des Jésuites, disaient les uns; alors que d'autres, voulant paraître mieux informés, y prétendaient voir l'inspiration des Parlements. Toute la nuit, on n'entendit rouler que des voitures et partir des courriers pour Versailles.

Voici comment s'était produit l'accident.

Le Roi allait monter en carrosse et se disposait à partir pour Trianon, quand un liomme de haute taille, coiffé d'un chapeau noir et vêtu d'un habit gris, s'appiochant de lui, le frappa d'un coup de couteau, un canif à deux lames qui ne pouvait produire qu'une blessure insignifiante.

On s'empressa autour du blessé, on le remonta

1. « Oui, lui entendil-oii dire, le corps va bien » ; et, portant la main à sa téta : « Ceci va mal, et ceci est impossible à guérir. «

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dans ses appartements, où vinrent le visiter médecins et chirurgiens.

Le chirurgien La Maitiniere, sur les ci'aintes qu'on témoigiiait (|ue le fer lût empoisonné, expli({ua longuement que le jus de morelle, dont les sauvages empoisonnent leurs i'1-èclies, ne pouvait exister sur une lame fabriquée et polie en France; l'entourage parut satisfait de ces explications, mais le roi ne l'était guère. « l'enfermé entre ses quatre rideaux », il n'ouvrail la bouche que pour demander des choses indifférentes; il était tout entier à ses réflexions, que nul n'osait interrompre. Un gentilhomme, cependant, prit celle liberté.

jM. de Landsmath était iiu \ieiix luililairt', <pii avait souvent donui' des prcuxcs de sa \aleur. Au (lire de !Mme ('aui])aii, (|iii sembk' l'avoiibien connu, « rien n';i\ail pu soiiiucllre sou toji et son excessive fiaiieliisc aux convenances cl aux usages res|)ectueu\ de la Cour ».

M. de Landsmath avait pénéti-é, le jour même de l'attentat, dans la chambre où était couche le Roi, entouré de la Dauphine et de Mesdames, les yeux baignés de larmes. « Faites soi-tii- toutes ces pleureuses. Sire, dil le vieil écuyer, en entrant dans la pièce, j'ai besoin de vous parler seul. » Le Roi fit signe aux princesses de se retirer. « Allons, dit Landsmalli, voire blessure n'esl

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rien; vous aviez force vestes et gilets. « Puis, découvrant sa poitrine: « Voyez, lui dit-il, en lui montrant quatre ou cinc[ gi;andes cicatrices, voilà qui compte! 11 y a trente ans que j'ai reçu ces blessures; allons, toussez fort! » Le roi toussa; pLiis, prenant le vase de nuit, le vieux dur-à-cuire enjoignit, sur un ton bref, à S. M. d'en faire usage. « Ce n'est rien, prononça Landsmath, après avoir inspecté le liquide ; moquez-vous de cela, reprit l'écuyer; si la chose était possible, la veste et les gilets auraient nettoyé le fer de quelques mauvaises drogues. » Ces paroles rassurèrent le Roi, qui passa une meilleure nuit.

Pendant plusieurs jours, il s'était cru à l'article de la mort. Longteni[)s après, il })ensait encore au danger c[u'il avait couru; il voyait partout des assassins. Lorsqu'il changeait de chemise devant le corps diplomatique, il regardait si on ne jetait pas les yeux sur sa cicatrice, (|ui était presque invisible. Lui présentait-on un étranger, bien qu'on lui en eût dit, à l'avance, la nationalité et le nom, il s'en éloignait instinctivement; les bons courtisans avaient l'attention de se placer entre celui qu'on inti'oduisait et le Roi, et cette attention [)laisait fort à ce deiiiier.

Ame molle et sans consistance, son apathie était sa meilleure sauvegarde. Le péi'il écarté, il

s'abandonnait de nouveau à sa destinée, reprenant ce masque d'indifférence pour toute espèce d'affaires, coninie pour toute espèce de personnes, que lui reprochait un de ses ministres. Il laissait tout aller, étranger à ce qui se passait autour de lui : « Ils ont mis de nouveaux costumes à mes gardes-suisses, disait-il à quelqu'un de son entourage; les avez-vous vus? Ils sont très beaux et très chers. Je ne sais pas avec quoi ils paieront cela î »

C'est un étrange homme que ce monarque, s'écriait Mme de Tencin ^ Rien, dans le monde, ne ressemble au Roi ; ce qui se passe dans son royaume paraît ne pas le regarder ; il n'est affecté de rien ; dans le Conseil... il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer... II est comme un écolier qui a besoin de son précepteur, il n'a pas la force de se décider... On prétend «lu'il évite môme d'être instruit de ce qui se passe et qu'il dit qu'il vaut encore mieux ne savoir rien... Il met les choses les plus importantes, pour ainsi dire, à croix ou à pile -.

Cette nonchalance, cette « aboulie » comme

1. D'apri'S Sainte-Beuve (Causeries du lundi, If, 265 et 381), rien n'est plus propre à faire connaître Louis XV au moral que les huit lettres de Mme de Tencin au duc de Richelieu, et le célèbre critique est bon juge en matière de psychologie ou, si l'on préfère, de psycho-physiologie.

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