‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 6 sur 113 · Mss. r. ff., vol. 1019U, (■■ Ul · texte numérisé non relu

Mss. r. ff., vol. 1019U, (■■ Ul

Vésale débute par la description très minutieuse de la blessure royale :

Le vendredi (30 juin 1559), dans une joute publique, le très chrétien roi de France Henri reçut d'un certain jeune homme [sic) un coup de lance droit.

La lance, emportée par l'élan, vola en éclats; un tronçon, glissant le long de l'acier poli, releva la visière du roi. Son visage, mis à découvert, fut frappé de la lance restée entre les mains du gentilhomme.

Ce tronçon, ayant pénétré entre les deux sourcils, gagnait la hauteur du nez et l'extrémité interne du sourcil gauche; d'où, suivant la partie inférieure du sourcil droit, il continuait sa route vers la tempe, s'insinuant entre le corps de l'œil et le sillon par lequel l'œil droit se continue avec le crâne: ainsi, par un dernier coup, pénétrant dans ce sillon, plusieurs éclats s'y fixaient, produisant un ébranlement considérable du cerveau.

Le coup reçu, le roi, après avoir oscillé d'un côté et de l'autre, essaya, néanmoins, de faire bonne contenance ; mais il fut, en un instant, entouré par une telle foule, qu'il perdit connaissance et eut bien de la peine à monter dans sa litière.

Aussitôt que le roi eut été transporté dans sa chambre du palais des Tournelles, les chirurgiens procédèrent à une première exploration. Us enlevèrent cinq ou six éclats de bois, plantés dans la plaie, surtout du côté externe de l'œil droit, et administrèrent an l)lessé une potion de rhubarbe et de

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mumie, que le blessé, rendit presque aussitôt, avec ce qu'il avait pris à son précédent l'epas.

Une grande quantité d'un sang épais s'étant échappée de la blessure, en môme temps qu'un flux hémorroïdaire s'établissait, les médecins pratiquèrent une saignée de douze onces, prescrivirent le régime des fébriciLants, et cherchèrent à provoquer des évacuations, en donnantdes boissons, pour rafraîchir le sang et modérer son cours, après quoi le malade s'endormit ou, plutôt, resta plongé dans une sorte de stupeur physique et morale; au réveil, il ne se plaignit d'aucune douleur et ne présenta aucun symptôme de fièvre.

Nul ne croyait à la gravité de son état; le pis qu'on redoutât, c'est que le roi perdit l'œil atteint.

De temps à autre, les chirurgiens retiraient des fragments et des fibres de bois, de l'endroit que nous avons précisé. L'os, mis à nu par le coup de lance, montrait sa surface raboteuse, dépouillée de son périoste. Quant aux vomissements et à l'assoupissement, on les mettait sur le compte d'une forte commotion du cerveau, et d'une rup-' ture des veines {sic) de cette région.

Quelques-uns des médecins et des grands seigneurs qui entouraient le roi se refusaient à croire à une lésion cérébrale; dans le cas môme où elle existât, il convenait de discuter à quel genre d'interventiou on recourrait; c'est ainsi (|u'il fut (|ues-

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tion de la trépanation, soit qu'il existât une fracture, soit un épanchement de sang entre le crâne et la dure-mère. On conclut, après délibération, que la trépanation ne pouvait être, en la circonstance, d'aucun secours.

Au début du quatrième jour, la lièvre se manifesta ; tandis qu'elle paraissait indiquer une lésion cérébrale aux yeux de certains, elle fut considérée, par la plupart, comme une sorte de fièvre putride, tenant plutôt à la présence d'humeurs mauvaises, de nature venimeuse, qu'à la blessure du cerveau; cette opinion était basée sur l'état du roi et sur l'examen de ses urines.

On avait réussi à enrayer la fièvre par les purgatifs, quand apparut le délire : de la sorte se trouva confirmée la lésion interne ([ue l'on redoutait; ainsi s'évanouit la dernière espérance de l'entourage royal.

Les jours suivants, le délire augmenta et les symptômes inquiétants (sueurs et raideurs passagères), qu'on a coutume d'observer chez les sujets atteints de blessures du crâne ou des articulations, se manifestèrent.

Par la plaie rouverte, sortirent des esquilles osseuses et des fragments de bois; on décida d'appliquer des remèdes sur les tuméfactions séreuses de l'œil et des paupières.

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(D'après une grnvuir contemporaine.

L'heure fatale approchait; le roi n'avait plus que quelques instants à vivre. Peu avant la fin, tout le côté droit fut le siège de convulsions prolongées, tandis que le liras et la jambe gauches étaient en résolution.

Les vomissements restèrent modérés; mais le roi eut, à deux reprises, du hoquet; dans les derniers moments, il manifesta de grandes difficultés à respirer ; le côté gauche du thorax avait de la peine à suivre.

La mort, survenue le lundi iO juillet, aune heure après midi, aurait été, d'après Vésale, accélérée par une boisson vulnéraire, qu'à l'instigation de ses courtisans, le moribond avait absorbée ; un vin, dans lequel on avait fait bouillir de la sauge et quelques autres plantes échauffantes : passons sur cette pathogénie un peu simpliste, et arrivons aux observations yjo5^ luorteiu relevées par Vésale.

Voici les particularités, notées par l'illustre anatomiste, à l'autopsie de Henri H :

L'œil gauche, bien (|ue considérablement tuméfié, semblait intact et n'offrait aucune solution de continuité. Le front portai tune tumeur œdémateuse; mais le frontal ne présentait pas de lésion.

La partie supérieure de l'os du nez était peu dénudée et plutôt atteinte de plaie conluse.

Le côté externe de l'angle de l'a'il dioil ap|)aiiil dé-

pouillé de sa membrane et raboteux ; sa partie la plus profonde et postérieure renfermait encore une notable quantité d'éclats de bois, disposés comme en cercle; de telle sorte que le plus grand nombre s'était logé entre l'angle et la partie profonde de l'œil; quelques-uns, très aigus, avaient perforé la tunique dure de cet organe (sclérotique) , mais à une telle distance de la partie supérieure de l'angle et de la région antérieure de l'œil, que cet organe ne paraissait pas lésé.

Les membranes du cerveau et le cerveau lui-même, dans la région frontale et au niveau du sillon de l'œil droit, c'est-à-dire au point où il apparaissait qu'eussent dû exister des choses anormales, étaient intacts, et la duremère apparut également intacte dans toute son étendue.

Mais au sommet de la tète, vers la région postérieure, la partie gauche du cerveau, au point où elle est voisine de la droite, sur une longueur d'un doigt et une largeur de deux, offrit à la vue une coloration jaune, ainsi que la pie-mère, qui y adhérait : à la profondeur d'un pouce, elle était pourrie et suppurée et toute cette partie gauche était pleine d'un ichor séreux et en liquéfaction, comme si elle était en voie de putréfaction et tendait à se gangrener.

Dans le foyer de suppuration, la dure-mère montrait ses vaisseaux plus distendus qu'ailleurs et avait une teinte noirâtre.

Entre le crâne et la dure-mère, il y avait un peu de sang grumeleux (gniinosi).

Le crâne et la peau, qui, à tout événement, avaient été rasés, dans l'éventualité d'une opération, no montraient

rien d'auoriiîal, sinon que le roi avait été frappé en cet endroit, ainsi qu'en témoignait la cicatrice ; qu'en outre, la plaie s'était infectée ; et cette putréfaction attestait que le cerveau avait été proLablement choqué contre le crâne, qu'il avait été contus et troublé plus (juc le crâne ne le laissait apparaître.

Cette relation de Vésale, outre rintérêt qu'elle acquiert, de l'autorité de celui qui l'a rédigée, a pour nous d'autant plus de prix que, si presque tous les historiens s'accordent sur les circonstances de l'accident qu'Henri II paya de la vie, ils sont muets, et leur incompétence est leur excuse, sur les suites de sa bk^ssure.

A défaut d'un protocole d'autopsie, nous avions dû, jusqu'à ce jour, nous contenter des vagues indices fournis par Ambroise Paré, témoin de seconde main, qui ne paraît pas avoir assisté le roi, car il ne donne aucun renseignement sur l'état du blessé, pas plus qu'il ne parle des soins qui lui furent administrés ; grâce à Vésale, nous sommes mieux renseignés.

Ainsi se trouvent une fois de plus démontrés l'utilité, la nécessité du concours que peut apporter la médecine à l'histoire, et le bénéfice commun que l'une et l'autre retirent de l'appui mutuel qu'elles se prêtent.

Toute l'histoire de Catherine de Médicis, pour ceux qui s'en tiennent aux informations des recueils biographiques, est renfermée dans deux affirmations et deux dates :

i533. — La Fra?ice, en cette année funeste, dut à l'Italie cette reine, non moins célèbre par son astucieuse politique que par ses crimes.

1589. — Les remords causèrent à Catherine une fièvre violente, dont elle mourut, emportant avec elle la juste exécration des peuples.

Telle est l'opinion généralement acceptée, tel le jugement porté sur une reine dont les passions politiques et religieuses ont déformé les traits, et dont la physionomie véritable commence à peine à se dégager des brumes de la légende.

Des historiens soucieux d'impartialité, des érudits de probe conscience, s'ils ne sont arrivés à

la réhabilitation complète de l'épouse et de la mère des Valois, se sont efîorcés à nous donner une appréciation plus équitable de ses actes. Restant à distance égale de l'apologie et du pamphlet, nous voudrions, à notre tour, nous inspirant des travaux multiples qui lui ont été consacrés ety ajoutant notre impression propre', tenter de silhouetter cette attirante, équivoque et mystérieuse personnalité.

Il n'est pas superflu, pour le psychologue, d'étudier le problème des origines : on ne saurait oublier que Catherine est une Italienne, une Florentine, de cette famille des Médicis dont sa personne lymphatique décèle les tares originelles.

Le 15 avril 1519, à sept heures de la matinée, la duchesse d'Urbin mettait au monde, dans le palais de la Via larga, bâti à Florence par Cosme l'Ancien, une petite fille dont la frêle constitution n'annonçait pas une existence durable. Cinq jours après la naissance de l'enfant, la mère donnait de l'inquiétude à son entourage. Les matrones, murmurait-on, par leur maladresse, par leur défaut de soins et de propreté, avaient

1. Nous avons eu à nous occuper de Catherine de Médicis dans nos ouvrages antérieurs (Le Cabinet aecrel de VlUstoire, 1" série; les Morts mystérieuses de V Histoire, t. I; Poisons et Sortilèges, etc.), mais la présente étude ne fait nullement double emploi avec nos précédents travaux, elle en est complètement distincte.

LEGEî«l)KS, m.

cathi:ri.\e de medicis, épouse et MKRE . 51

déterminé ces accès soudains de fièvre, qui déconcertèrent la science de l'époque.

Le laconisme des bulletins de santé a son éloquence ; le 22, les symptômes s'accusent; le 25, la malade est oppressée; le 26, on l'administre; le 28, elle est morte ! Fièvre puerpérale ou éclampsie ? Les renseignements sont trop vagues pour autoriser une conclusion ferme.

Une semaine plus tard, c'est le tour du père.

Dans le palais vide des Médicis, il ne restera désormais qu'un berceau, contenant la fragile créature dont on doutait si elle vivrait ou retournerait au néant.

Qui tiendra lieu de mère à cette orpheline de vingt-deux jours, qui n'a pour parents proches qu'un célibataire arrivé à l'âge où l'on s'émeut peut-être, mais où l'on ne se contraint plus, et une grand'mère, artiste et rêveuse, qui ne s'annonce guère de complexion maternelle ?

L'enfant n'a pas cinq mois que, par manque de surveillance, elle contracte une entérite, qui la met à l'extrémité. (< Credo che a quest'ora la sia morta ! », mande au pape un des familiers du palais, mais les jflus chétifs ont des ressources de vitalité insoupçonnables. La fillette tient, heureusement, plus de sa mère, cette Madeleine de la Tour d'Auvergne, qui a toute la vigueur de sa

race, que de son père, le dolent « Monseigneur le duc », qui ne devait pas atteindre la quarantaine.

Dès sa prime jeunesse, elle a une grâce naturelle, une séduction irrésistible. Ceux qui l'approchent ne peuvent se défendre du charme qui rayonne de sa petite personne. D'un naturel vif, primesautier, elle est d'une distinction, d'un sérieux supérieurs à son âge. Elle a déjà l'habitude de la méditation, de l'observation, et aussi de la dissimulation.

Le physique est ingrat. L'œil est un peu gros; les sourcils nettement arqués; le nez fort; la lèvre supérieure, finement tracée ; la lèvre inférieure, épaisse.

A onze ans, on la dit « grande, belle et en bon point... d'aspect agréable, blanche de peau, la figure pleine, sans aucun fard, mais trop délicate encore pour être mariée ».

Afin de parfaire son éducation, on l'enferme au couvent. Ce sont ses années heureuses, celles dont toute la vie elle conservera le souvenir, bien qu'un incident tragique ait mis sa vertu et ses jours en sérieux péril. Une sourde émeute gronde dans la rue ; la horde révolutionnaire vient assiéger les portes du couvent. Les hurlements de la foule arrivent aux oreilles de l'enfant, dont l'innocence ne s'<'ni<'nl point <le cette stem' de sauvagerie.

Cependant, on délibère sur son sort: un exalté propose de faire entrer la fillette in bordello publico, « afin d'ôter toute possibilité au pape de la marier à des princes ou des seigneurs étrangers ». Un autre, plus expéditif, demande qu'on l'attache nue, sur- les murs de Florence, entre deux créneaux, et qu'on l'abandonne, dans cette posture indécente, aux coups d'arquebuse des assiégeants.

Rendue à la liberté, Catiierine s'empresse de retourner auprès des religieuses qui, par leur sollicitude empressée, s'emploient à dissiper le cauchemar de cette horrible vision.

Elle vient d'atteindre sa quatorzième année, quand on parle de l'unir au second fils du roi de France, le jeune duc d'Orléans, qui n'a que vingt jours de plus que sa fiancée. Trait de mœurs qui vaut d'être relevé : le pape Clément VII, l'oncle de l'épousée, de même que son beau-père, Fi-ançois I"', mus par une curiosité pareille, tiennent à acquérir la certitude que l'union a été consommée.

Le festin terminé, relate un témoin oculaire \ le pape s'est retiré. Le roi s'est aussi retiré en habit de masque.

1. Relation anonyme des cérémonies du mariage de Catherine de Médicis avec le duc d'Orléans (futur Henri II) ; Marseille, 29 oct. 1533 (Reumont, La Jeunesse de Catherine de Médicis).

La reine, avec toutes les demoiselles d'honneur, a accompagné la sérénissime duchesse en sa chambre... C'est ainsi qu'ils ont dormi ensemble la nuit dernière et qu'a été consommé le mariage.

Le matin, Sa Sainteté est allée les visiter au lit de bonne heure et les a trouvés tous deux très dispos. Notre Seigneur (le Pape) est aussi joyeux que je l'ai jamais vu, ainsi que le roi et toute la Cour.

Le roi-chevalier a poussé, dit-on, plus loin que le pontife, sa coupable indiscrétion. Quand on eut fini de danser et que chacun fut retourné dans ses appartements, l'ambassadeur de Milan nous en instruit ^, le père du futur Henri II voulut mettre lui-même au lit les deux époux ; d'aucuns disent qu' « il les voulut voir jouter et que chacun d'yeux fut vaillant à la joute ».

Les anecdotiers, auxquels il ne faut pas accorder toujours créance, assurent que le pape attendit patiemment les preuves physiologiques de la conception ; de guerre las, il quittait Marseille, disant, en manière d'adieu, à sa nièce, ces paroles, dont le sens devait rester lettre morte à son inexpérience : « A figli(( (V inganno non nianca mai la

1. Dépêche de Don Antonio Sacco au Président de Milan, traduction Léon Marlet, dans l'ouvrage de M. Eug. Defrance, sur Catherine de Méclicis, ses astrologues et ses mayiciens-envoûieurs, qui nous donne, sur les pratiques occultes de la Reine notamment, de précises non moins que précieuses indications (Paris, Mercure de France, V.HI).

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