‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 55 sur 113 · De Concourt, La Duchesse de Chéteauroux · texte numérisé non relu

De Concourt, La Duchesse de Chéteauroux

peut-être calculées, la Reine n'eût fini par refuser le devoir à celui c|ui était en droit de l'exigei*. Pour le coup, son sort fut réglé : le roi n'attendait que cette occasion de lever le masque. Il se décida enfin à se montrer « homme de tout point » ; ce qui, dans le langage du temps, signifiait qu'il était résolu à prendre une maitresse.

D'Argenson place l'événement à l'époque de la liaison du roi avec Mme de Alailly, que la Reine, à son dire, connaissait; mais « elle s'imaginait sottement qu'il y avait du risque pour sa santé, puisque Mme de Mailly avait eu accointance avec les libertins de la Cour ».

Le Roi allait, jusque-là, encore assez souvent coucher avec la Reine; la dernière fois, il passa quatre heures dans son lit, sans qu'elle voulût se prêter à ses désirs. 11 ne la quitta ([u"à trois heures du matin, en disant: « Ce sera la dernière fois que je tenterai l'aventure » ; et la chronique assure que ce fut effectivement la dernière fois.

Entre nombre de soupirantes, la comtesse de Mailly avait été choisie, comme ne pouvant porter ombrage ni au cardinal-ministre, ni aux courtisans, par son ambition ou par ses alliances. Ce ne fut pas snns peine qu'on parvint à établir une familiarité complète entre un prince très timide et une femme « à la([uellcsa naissance, du moins,

imposait ({uelques bienséances, quoique sa pétulance exercée tendît à les lui épargner' ». Ah! ([u-"en termes galants !...

Mme de Mailly avait une qualité que devait priser le Roi par-dessus toutes les autres : elle était enjouée, caustique, avait des vivacités, des étoui'deries, des ingénuités d'enfanl, qui ne pouvaient que plaire à celui (jui restait, en dépit de tout, « enfant des pieds à la tète ».

Ktie enfant, définit d'Aigenson, « c'est avoir cette partie de l'imagination qui conduit à s'égayer de bagatelles et avec une inconstance soudaine, espèce de joli défaut qui va quelquefois durer jus(|u'à cinquante ans ». Louis XV portait son enfance partout. Il se donnait un mal infini pouides riens. C'est encore d'Argenson qui écrit :

Le Roi fait véritablemenl un travail de chien pour ses chiens ; dès le commencement de Tannée, il arrange tout ce que les animaux feront jusqu'à la fin. Il y a cinq ou dix équipages de chiens. Il s'agit de combiner leur force de chasse, de repos, de marche; je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des vieux et des jeunes chiens, de leurs noms et qualités, que le Roi

1. Portraits historiques de Louis XV et de Mme de Pompadour, faisant partie des œuvres posthumes de Cliarles-Georges Lekoy, pour servir à l'histoire du siècle de Louis XV. Paris

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possède comme jamais personne de ses équipages ne l'a su ; mais l'arrangement de toute cette marche, suivant les voyages projetés et à projeter, se fait avec des cartes, avec un calendrier combiné et on prétend que S. M. mènerait les finances et l'ordre de la guerre à bien moins de travail que tout ceci.

A peine travaillait-il une heure par jour, passant son temps à la chasse ou dans ses cabinets. Chaque soir, il soupait en ])etit comité avec Mme de Maiily, (ju'il traînait partout à sa suite, à Marly, à Fontainebleau, à Compiègne.

Il se livra, dans cette dernière ville, à des diveitissements assez singuliers.

Un dimanche, on sortant de la chapelle où il avait entendu la messe, Louis XV aperçoit, dans la cour du château, un paysan, qui tenait d'une main deux petits chiens, et de l'autre un blaireau d'une grosseur extraordinaire; il voulut voir cet animal de près. Le paysan s'étant avancé, on lui ordonna de l'aire battre ensemble le blaireau et les deux chiens. Ce combat dura longtemps ; on fit venir un dogue pour en voir la fin. Le blaireau se défendit si bien, ({u'il ne put être vaincu ni mis à mort après deux heures de défense. Le Roi, qui parut y prendre beaucoup de plaisir, fit récompenser le paysan.

Un spectacle d'un autre genre l'avait également fort amusé. On lui avait présenté une fillette de

treize ans, mesurant cinq pieds onze pouces de hauteur, grosse à proportion, d'une physionomie agréable. Le Roi s'arrêta, pour contempler longuement la géante; il demanda au père d'où provenait cette taille prodigieuse : celui-ci répondit (jue sa femme, pendant qu'elle était grosse de sa fille, avait été vivement frappée de la vue d'un géant qui passait par leur ville : « C'est l'unique cause, dit-il; car la mère était d'une moyenne taille, ainsi que nos autres enfants'. »

La frivolité du Roi s'avère par bien d'autres faits. Le matin, dans la belle saison, avant le lever du soleil, il allait visiter, de chambré en chambre, les jeunes femmes encore au lit, afin de les surprendre entre le sommeil et le réveil : c'était ce qu'on appelait la ronde du roi. Quelquefois, il frappait à leur porte, en criant: Au feu! Ou bien, |)endant qu'elles rêvaient encore sur l'oreiller, il leur })assait au cou un collier d'émeraudes.

Pour se désennuyer, il chassait avec frénésie ; en janvier 1738, il fut indisposé par suite des fatigues de la chasse. « Il a eu peur, consigne un nouvelliste, et promet de ne chasser que deux

1. Journal du premier voyage de Louis XV à Compiègne, par le chevalier Daudet. (Vatout, Le Château de Compiègne. 447-

fois la semaine et de moins fréquenter les petits appartements. »

Il se plaisait à faire enrager le vieux cardinal de Fleury, dont il ne sulîissait pas le joug de très bonne grâce. 11 changeait ses serrures, déchirait ses papiers. « Enfantillages! » soupirait le prélat, qui finissait par en prendre son parti. L'ennui, néanmoins, tenait toujours le Roi.

C'est surtout aux approches des grandes fêtes que Louis XV retombe dans ses idées noires. Sans cesse il hésite entre l'entraînement des sens et l'accomplissement de ses devoirs religieux. D'un côté, Mme de Mailly essaie de le persuader qu'il n'y a point d'enfer, que c'est un conte de bonne femme; d'autre part, il craint le diable, l'éternité et ses horreurs. La foi ne s'éteignit jamais complètement dans ce cœur faible, accessible à l'ijumoralité, mais non à l'impiété.

Lorsque Mme de Vintimille, qui avait provisoirement succédé à sa sœur dans la couche royale, mourut en couches, Louis XV s'en montra très affecté, et l'on crut, un moment, qu'il allait tourner à la dévotion. Mme de Mailly, reprenant sur lui son empire, parvint à l'arracher à la tristesse et à ses doutes. Le Roi reprit ses habitudes et ses manies. « On ne sait plus que comprendre au caractère du roi, note d'Argenson, en juillet

1740; les plus habiles el les plus fermes y sont tout désorientés... » Il fut douze jours sans vouloir signer les pièces qu'on lui soumettait.

A quoi donc occupait-il son temps? A des vétilles.

Après avoir eu la fantaisie de jardiner, ne s'était-il pas mis en tète de cuisiner ? Bientôt, il quitta la queue de la poêle, pour essayer de la bimbeloterie.

11 fit du « lour », inventa une tabatière; puis, il voulut apprendre la tapisserie, et demanda au duc de Gesvresde lui enseigner l'art de tirer l'aiguille. Louis XV entreprit du premier coup quatre fauteuils. Un courtisan, trouvant l'occasion de placer un mot d'esprit, lui dit : « Sire, le feu Roi ne faisait jamais que deux sièges à la fois. »

Pour plaire au monarque, la comtesse de Mailly travailla aussi au tambour. Elle mit même tant d'ardeur à la besogne, qu'elle en oubliait de répondre au Roi, quand celui-ci lui parlait. D'impatience, Louis, un jour, s'emporta, menaça, et devant le calme persistant de la favorite., sortant un couteau de sa poche, coupa la tapisserie en (juatre. « Querelle horrible, brouillerie », consignent les mémorialistes, fleureusement, le Roi trouvait plus de docilité chez la Reine et chez ses enfants.

Il n'y avait pas moins de quatre métiei» installés chez la Daupliine, et les (|iiatre filles du Roi, que Louis XV appelait gracieusement Coche ^ Loque, Graille et Chiffe, n'avaient pas de distraction plus chère que de s'adonner à ce genre d'ouvrage. « Mesdames, nous apprend Mme Gampan, rentraient chez elles, dénouaient le cordon de leur jupe et de leur queue, reprenaient leur tapissei-ie et moi mon livre '. »

En bon père, le loi suivait le travail de ses filles d'un œil indulgent, s'y intéressa même au début, puis s'en dégoûta, comme il s'était fatigué de tout le reste.

Alors, il fit des nœuds de rubans. D'un nœud à l'autre, il tombait parfois dans un lugubre silence. Quand la comtesse de Mailly l'interrogeait, c'était lui, à son tour, qui oubliait de répondre. « Si une femme avait autant de peine à accoucher, lui dit-elle, dans un moment d'humeur, elle aurait le tem[)s de mourir. »

Mme de Mailly était une bonne et douce créature qui, sans être jolie, avait beaucoup de grâces dans la taille et dans les manières. Ce fut, prétend-on'^, sur le conseil de ses officiers de santé, que le Roi, « pour éviter la jaunisse », avait pris

. 1. Havard, Dic.t. de l'ameublement, t. IV, col. 1211. 2. Comte Maresghal de Bièvre, Georges Marcschal, 402; Paris, Pion, éditeur.

cette maîtresse, exécutant à la lettre l'ordonnance de ses archiatres. Le duc de Luynes affirme que la faute tout entière en incombe à la Faculté.

Il y avait, dit-il, toujoius un |)('ii d'envie enlic la Faculté du Roi et celle de la Reine, et cetle dernière lit des difficultés si ridicules (|u'ellcs dégoûtèrent le roi. La Peyronie. chirurgien du roi. disait tout haut que le§ bourgeois et les paysans qui n'ont ([n'un lit seraient bien à plaindre, s'ils y regardaient de si près'.

A notre sentiment, Marie Leczinska porte la plus granda part de responsaI)ilité de la dissipation du roi. Une dame du palais confiait à d'Argenson, qui n'a pas laissé perdre la confidence, que « la plus grande faute était à la Reine, si le Roi avait une maîtresse : elle se conduisait en bégueule (sic) ». Personne au monde, ajoutait la bonne langue, « n'a moins d'esprit que la Reine ; elle n'a rien à elle, «lie n'est (jue eu qu'elle xoit aux autres... elle a vu qu'en France il est de bon air de dédaigner son mari, elle a pris ce bon air ». N'est-ce pas elle qui disait : « Eh quoi ! toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher ! »

Disons, à la décharge de la reine, (jueLouisXN' était l'époux le plus maussade, le moins communicatif qui fût ; il avait, en outre, un vilain défaut, dont on a peu parlé, mais qui n'a jamais été con-

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