‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 57 sur 113 · De Goncourt, La Duchesse de Châteauroux, >^i · texte numérisé non relu

De Goncourt, La Duchesse de Châteauroux, >^i

Un livre, publié en 1793, et que les Goncourt ont signalé, sans en donner le titre, contient tout un chapitre sur Louis XV, curieux pour le temps oîi il a été écrit. L'auteur, mettant à profit les observations de Sauvages, sur les effets produits, dans les espèces animales et végétales, par une succession de copulations de père en fils dans la même famille, attribue les tics, les manies, l'apathie, la timidité de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système nerveux.

Névropathe, Louis XV l'était indéniablement. Ce goût pour les futilités, ces colèies brus(jues, ces malices cruelles ; et, avec cela, ces mouvements de tristesse et d'humeur, cet appétit de la mort et de tout son appareil funèbre, ne sontils j)as autant d'indices de ce (|ue nous qualifierions aujourd'hui de ueurdsiliénie ?

Le rire était pour lui une souffrance ; tout au plus.pouvait-il sourire sans tomber malade. Quand il voulait entendre une histoire comique, il réclamait l'assistance d'un médecin 1.

Il roulait continuellement la mort dans sa pensée. La mort l'attirait et le repoussait à la fois ; il en essayait l'émotion sur un courtisan, comme Néron le poison sur un de ses esclaves ; encore

1. « Il éprouvait une sensation pénible, lorsqu'il était forcé de rire », écrit Mme du Hausset, la femme de chambre de Mme de Pompadour.

l'empereur romain recourait-il à Locuste pour cette horrible besogne.

« Souvré, vous vieillissez, dit, un jour, brusquement, Louis XV, au gentilhomme de ce nom ; où voulez-vous qu'on vous enterre ? » Et à un autre qui saignait du nez : « Fontanieii, prenez garde, c'est signe d'apoplexie ! »

— a Meuse est mort », disait un courtisan, à souper. — a II y a deux ans que je le lui avais prédit », répliqua froidement le Roi. Puis, en regardant l'abbé de Broglie : « A votre tour, maintenant !» — « Sire, riposta l'abbé, la mort est comme la pluie ; quand il|)Ieut, tout le monde est mouillé. »

L'idée de là folie traversait de temps en temps le cerveau de Louis XV, comme le hantait le noir du tombeau : « Y a-t-il des gens à ma Cour qui doivent devenir fous ? » demandait-il certain jour à Quesnay. — a J'en connais un, répondit le chirurgien, qui le sera avant trois mois. » Le Roi, ayant désiré connaître le nom de ce candidat à la démence : « C'est le contrôleur général Séchelles. » Le Roi sourit de la prophétie ; mais trois mois après, Séchelles ayant radoté en plein conseil, il fallut lui donner un successeur.

A quelque temps de là, le garde des sceaux Berryer déraisonnait à son tour, et était hors d'état de continuer son service.

Avoir constamment de tels spectacles sous les yeux, traîner Texistence dans le vide, sans affection sincère, car un souverain n'est entouré que de flatteurs ; changer de ministre avec la conviction qu'on troque une impuissance contre une incapacité ; mener une vie ainsi mesurée, ainsi murée; vivre, depuis l'âge de cin([ ans, où on lui mit une couronne sur la tête, comme dans une prison cellulaire, et vouloir enfin secouer un pareil joug, qu'y a-t-il de surprenant ? Et quand ce monarque, qui, au surplus, n'est qu'un homme, sentant ses instincts refoulés élever leur voix impérieuse, « pour rétablir en lui l'équilibre, ou pour changer au moins de néant » cherche une diversion, en se lançant éperdument dans l'orgie, a-t-on lieu de s'étonner ?

Au début de sa carrière galante, les sœurs de Nesle avaient fait vibrer surtout ses sens; à la disparition de Mme de Vintimille, et plus encore après la perte de la duchesse de Châteauroux, sa douleur, son effondrement laissaient espérer qu'il était pour de bon guéri des aventures.

Quand le Roi revint à la Cour, après la mort de la dernière favorite, on remarqua sa pâleur, son amaigrissement; mais bientôt l'ennui, le terrible ennui, qui galopait en croupe toujours à ses côtés, le ressaisit :là est l'explication, là le secret de la

faveur inespérée, de la domination persistante de la bourgeoise Mme d'Etiolés, sacrée, par la toute-puissance royale, tlucliesse de Pompadour.

Mais celle-ci eut la patience, l'adresse, le génie d'amuser 1' « inamusahle » ; de caresser, d'adoucir, d'endormir le mal du Roi ; de lui dérober la monotonie des heures, en usant ses journées, en lui prenant, en lui luant son temps ; de l'enlever, |)ar mille et une attentions, par des distractions sans cesse renouvelées, à son propre moi, à ce fantôme d'ennui, qui n'était que son image ou son ombre.

Remplir le vide de cette existence, quelle tâche ! Cette femme, supérieurement intelligente, cette artiste raffinée, qui s'imposa par l'ascendance de son esprit, quand sa séduction eut disparu avec ses attraits physiques, s'ingénia de toutes les façons à plaire au Roi et à le distraire. Elle s'épuisa en inventions, en efforts, pourdissiper la mélancolie continue de cette Majesté ennuyée, qui bâillait à tout, concerts, comédies, ballets, etc.

Martyre, elle le fut à sa manière : « Ma vie, soupirait-elle, est comme celle d'un chrétien, un combat perpétuel. » Sans cesse, elle s'étudiait à ne pas laisser un seul instant la scène vide.

Elle obsède le Roi, note d'Argenson, elle le secoue, elle ne le laisse pas un seul instant à lui-même; cî-devant, il

travaillait quelques heures dans son cabinet ; aujourd'hui, elle ne le laisse pas un quart d'heure seul.

Bien que très fatiguée, ellerenlraîneàChoisy, à la Celle, à l'Ermitage, toujours en chemin, toujours sur les (lents ; elle ne veut pas laisser à son amant une minute pour la réflexion ou le retour sur soi. La marquise s'en plaint, comme si elle n'était pas le propre artisan de sa prétendue infortune.

La vie que je mène est terrible, confie-t-elle à une intime : répétitions et représentations, et, deux fois la semaine, voyages continuels, tant au Petit-Château qu"à la Muette... Devoirs considérables et indispensables, reine, dauphin, dauphine,gardant heureusement la chaise longue, trois filles, deux infantes, jugez s'il est possible de respirer '.

Tout le monde convient ({u'elle s'entend à merveille à son rôle.

Mme de Pompadour est le premier m(>decin du Roi, déclare d'Argenson... Nous avons obligation à cette dame d'empêcher que le Roi ne tombe dans ces maladies qui viennent de l'ennui; il faut convenir qu'elle le fait bien porter, qu'elle le promène, qu'elle l'amuse, qu'elle le contient ^...

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