LE VERTIGE DES GRANDEURS
dans iiii carrosse à six chevaux, dont il occupait le siège, en grand uniforme, décoré de tous ses ordres, l'épée au côté, le chapeau sur la tête, ganté et éperonné. Il fit ainsi le tour de Milan, « faisant monter dans sa calèche les filles qu'il rencontra et auxquelles il servit de cocher ».
Deux jours après, dans un cabaret, il faisait dresser une table de douze couverts et ordonnait qu'on lui enveloppât les jambes de paille et de foin. La crise finale éclata le 29 juillet 1813; ce jour-là, qui fut son dernier jour, Junot se jetait par la fenêtre, dans un accès de délire.
Fièvre chaude, déclarèrent les dix-sept médecins convoqués à son chevet ; stade ultime de la paralysie générale, conclut la science moderne.
A tout prendre, on reste étonné que, de tant d'hommes qui vécurent la prodigieuse épopée, on en compte si peu qui, à l'exemple de Junot, aient été pris de vertige. La fâcheuse neurasthénie n'avait pas encore détraqué des cerveaux plus solides que les nôtres, ou mieux préparés à soutenir les assauts de la déprimante maladie.
Voici trente ans que (rambetta est mort, trente ans que disparaissait, à la suite d'un stupide accident, autour duquel l'esprit de parti a brodé tant de légendes, l'homme dont l'extraordinaire et brève carrière paraîtra elle-même légendaire aux générations qui nous suivront.
C'est presque toute l'histoire de notre pays que Gambetta eut la fortune d'incarner, à la période la plus active de son existence, depuis l'écroulement de l'Empire, que son éloquence précipita, jusqu'aux environs de sa mort, survenue après l'efîondrement d'un rêve qui aurait pu, si le Destin l'eût laissé vivre quelque temps encore, devenir une réalité heureuse.
Mais ce Gambetta, qui ne le connaît ? Beaucoup ont pu l'approcher, l'entendre ; c'est plutôt le Gambetta intime et familier, et certains épisodes, ignorés ou déformés, de sa vie, que nous voudrions révéler ou remettre en lumière, en met-
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tant à profit les documents ou les confidences que nous avons pu recueillir.
Le hasard fit naître Gambetta dans la patrie de Clément Marot et du roi Murât, à Cahors (Lot), le 3 avril 1838 ; car il était Italien, du moins par son père; quant à sa mère, c'était une Méridionale, fille d'un pharmacien de Molières, près Monta uban, en Quercy.
Les ascendants paternels de Gambetta furent marins de père en fils, se livrant, de temps immémorial, au petit cabotage. Le grand-père apportait à Cette les marchandises de toute la Corniche génoise ; de là, par le canal du Languedoc, il gagnait Toulouse et 13ordeaux, remontant, explorant les affluents de la Garonne et débitant, dans les endroits qu'il traversait, des huiles, des pâtes alimentaires, et aussi ces poteries communes qui, par leur marque d'origine, autant que par leur bon marché, trouvaient facilement acquéreurs.
Est-ce l'accueil qu'il reçut, ou les affaires qu'il y fit, qui décidèrent le grand-père de Gambetta à se fixer dans la petite ville de Cahors ; toujours est-il qu'il y installait, eu 1818, avec sa femme et ses trois fils, dans une modeste boutique de la place du Marché, un commerce de faïences et d'épiceries.
Après avoir amassé un certain pécule, il re-
GAMBETTA, KCOLIEn ET ETUDIANT 251
gagnait l'Italie, en compagnie de son fils aîné, tandis que les deux cadets lui succédaient dans son entreprise commerciale.
Les deux frères dirigèrent celle-ci en commun durant quelque temps; puis, ils se séparèrent, et l'un d'eux, Josej)h, après avoir épousé, comme nous l'avons dit, la fille d'un pharmacien, ouvrait, sur la place de la Cathédrale, le Bazar Génois, portant pour enseigne : Gambetta jeune et C'"' y que nous nous rappelons parfaitement avoir vu dans notre enfance.
La nouvelle installation n'était pas terminée, que Léon Gambetta naissait, au deuxième étage de la maison de la rue du Lycée, occupée par ses parents.
11 n'est pas indifférent de noter la filiation héréditaire du personnage dont on veut déterminer la formule psychologique. Gambetta fut certainement redevable à son père de certaines qualités de race, entre autres, de cette finesse, de cette subtilité diplomatique, dont se targuent les compatriotes de Machiavel ; de même, il tenait de l'atavisme maternel cette faconde, cette aisance d'élocution, qui l'aidèrent si puissamment dans sa carrière d'orateur.
On ne saurait contester que son éducation ait aussi contribué à la formation de son esprit.
Au début, l'enfant fut mis chez les Pères. C'est aux Petits-Carmes de Cahors, établissement dirigé par les Pères du Sacré-Cœur de Picpus, que le jeune Gambelta apprit à lire : il avait quatre ans.
Vers l'âge de huit ans, il faillit succomber à des accidents intestinaux : « une péritonite qui, négligemment soignée, amenait un rétrécissement de l'intestin ' ». Ce diagnostic, que n'appuie aucune autorité médicale, demanderait confirmation.
Un an plus tard, le père Gambetta faisait entrer son fils au séminaire de Montfaucon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Gourdon, dans le Lot, et non au séminaire de Montfaucon, à « Montauban », comme d'aucuns l'ont affirmé-.
Le père Gambetta, qui était le fournisseur du séminaire, n'eut pas de peine à obtenir du supérieur un prix relativement modique pour la pension de son fils, qui fut inscrit, le 5 novembre 1847, comme élève de septième.
« Il se fit connaître par sa gaieté, sa turbulence et sa dissipation, si on peut donner ce dernier nom à l'indiscipline d'un enfant de dix ans. » Cependant, ajoute l'historiographe qui nous fournit
1. Gambella par Gambetla, lettres intimes et souvenirs de famille, par P.-B. Gheusi. Paris, Oliendorf, 1909.
2. Par exemple, le D' .l.-V. Labo[<de, dans son ouvrage sur Léon Gambelta.
ces détails ^, ses maîtres, tenant compte de la légèreté de l'âge, et remarquant chez lui un excellent cœur, paraissent avoir été surtout frappés de ses bonnes qualités.
La note qui résume son « curriculum » de séminariste, est tout élogieuse ; elle est assez curieuse pour mériter d'être reproduite :
Gambetta, Léon, de Caliors.
Conduite : dissipée. Application : médiocre. Caractère : très bon, très léger, enjoué et espiègle. Talent : remarquable. Intelligence : très développée.
A remarquer que, mal noté en conduite, il l'était supérieurement sous le lapport des qualités mojales et intellectuelles. L'abl)é Aufrin, son premier maître, constate qu'il « avait le travail facile et l'esprit plus ouvert (pi'on ne l'a d'ordinaire à dix ans ; aussi était-il capable, tout en y consacrant moins de temps et en prenant moins de peine, de fournir une œuvre supérieure à celle de ses camarades.
11 l'emportait surtout dans les compositions d'histoire et de version latine. D'un esprit fin, délié et observateur, il était également prompt à
1. Cf. VHistoire du pelil Séminaire de Monlfaucon, par M. l'abbé A. Vayssié. Cahors, 1889.
25i LEGENDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE
saisir les travers et les ridicules de ses condisciples et savait les faire ressortir d'une manière piquante. Gai et malin, mais pas méchant, et, au fond, très bon garçon, il ne cherchait pas à froisser, mais uniquement à faire rire. »
A son dernier examen de huitième, son professeur signalait sa tenue négligée, sa conduite légère, son application inconstante, ses devoirs peu soignés; ce qui n'empêchait pas Gambetta d'obtenir, à la fin de l'année scolaire, un premier prix de lecture et un premier accessit d'histoire.
En septième, il conquérait la première place en histoire et géographie et se maintenait au premier rang pour la version latine et les leçons orales ; il montrait déjà plus de dispositions pour la parole que pour la plume.
Son style, singularité notable, se ressentait de la connaissance profonde qu'il possédait... de l'Histoire Sainte !
Je te vois, écrivait-il à son père, enlever dans tes bras la douce Benedetta {sa Jillc), et verser des larmes de joie sur elle, comme le patriarche Jacob sur Benjamin ; comme lui, tu as loin de toi ton second Joseph ; mais ce n'est pas dans une captivité que je gémis comme Joseph, mais sous la règle la plus douce du monde. Oh ! quand arrivera Iv jour tant désiié des vacances !...
Les vacances arrivèrent trop tôt, hélas! L'en-
fant ne se doutait guère qu'il allait èti-e victime d'un accident bizaii-e, dont les suites devaient influer sui- sa vie entière. C'est, en ell'et, tlurant les vacances de 1849, que survint réxénement dont on a tant et si souvent glosé.
On a [)rétendu que (jiambetta s'était lui-même crevé, d'un coup de canif, l'œil canonique, pour échapper à l'état ecclésiastique qui lui répugnait ; la vérité est autre. M. Otto Friedrichs nous signalait, il y a quelques années, un manuscrit, qu'il avait découvert dans la bibliothèque municipale de Cahors, et qui a poui- auteiir M. Paul Armand, secrétaire général de la Société de géographie.
Paul Armand avait été le compagnon de jeunesse de (iambetta ; c'est à lui que Gambetta légua le Rabelais, qui avait été son livre de chevet ; c'est au même Paul Armand que Gambetta dicta, dans un coin isolé du parc Borély, à Marseille, la fameuse proclamation, dans laquelle il lépudiait les deux démagogies : celle de César et celle de Marat.
Dans le manuscrit précité, qui n'a pas moins de 19 pages, l'histoire de l'œil crevé en occupe presque cinq; nous l'avons donnée dans un de nos ouvrages '.