‹ Légendes et curiosités de l'histoire (volume 2)Chapitre 66 sur 113 · Cf. le Cabinet secret de rHisloire, 4« série · texte numérisé non relu

Cf. le Cabinet secret de rHisloire, 4« série

25G LEGENDES ET CUFilOSITES DE L HISTOIRE

Il en souffrit longtemps, ainsi qu'en témoignent les épitres qu'il envoyait à ses parents, du séminaire de Montfaucon.

A la rentrée de 1850, ses professeurs s'opposèrent à ce qu'il entrât en cinquième : les souffrances qu'il avait éprouvées lui avaient fait manquer ses compositions et compromettre les résultats de son année scolaire.

Le 17 février 1851, il se plaignait encore de son œil.

Mon œil va 1res mal, pour le moment, mandait-il à son cher papa. .Te ne vois rien, si ce n'est la lumière. Ça me chagrine quand j'y pense, lu peux le croire ^..

On alla consulter des spécialistes de Toulouse et de Montpellier, sans qu'aucune amélioration se produisit. La lésion, mal ou point soignée, aboutit à une ii'ido-cJioroïdite gldiicontalcuse, avec lagophtalmos, (|ui nécessita l'intervention opératoire, dont nous avons narré à une autre place les péripéties'^. Mais reprenons la vie de Oambetta en 1851, au moment où il entrait au lycée de Cahors.

Cette entrée fut saluée avec joie par ses cama-

1. Leltre inédite de GambcU.'i à son père [Amateur d'aulographes).

2. Cf. le Cabinet secret de l'Histoire, i" série (dernière édition).

rades. « Ce fut une vraie fête pour nous », nous disait, récemment, l'un d'eux, notre très sympathique confrère et compatriote, le docteur Edmond Clary. Gambetta n'était pas un fort en thème. Il était impatient de discipline eL aimait à faire l'école buissonnière. Cependant, sa facilité, son intelligence primesautière, son horreur de la banalité le faisaient distinguer par ses maîtres, et, lorsqu'il le voulait, lui assuraient la première place. Un jour, le professeur de seconde donnant à ses élèves lecture d'une de ses compositions, proclamait : Vous pensez peut-être que c^est du Démosthène ; vous vous trompez, c'est du Gambetta !

L'histoire et le grec, voilà où allaient ses prédilections. Démosthène suscitait son enthousiasme et son professeur d'histoire était émerveillé de ses compositions.

Gambetta témoignait déjà d'une extraordinaire mémoire. 11 possédait si bien ses auteurs, et principalement ses auteurs grecs, qu'au cours d'une visite de l'inspecteur général Alexandre, dont nous avons, dans nos jeunes années, pioché le Lexique avec ardeur, Gambetta, interrogé sur Eschyle et Démosthène, répondit sans broncher et sans recourir au texte, en récitant sans défaillance et en commentant les passages qui lui avaient été signalés.

LÉGE^iDES, m. 17

L'interrogateur et les témoins eux-mêmes, qui pourtant n'ignoraient pas sous ce rapport les aptitudes et le savoir de leur camarade, restèrent stupéfaits et pleins d'admiration.

Vers la tin de 185(3, Gambetta partit pour Paris, afin de commencer ses études de droit. Sa correspondance nous fournit de précieuses indications sur ce qu'était la vie d'étudiant, à cette épo(|ue.

Et d'abord, comment allait-il établir son budget;'

Parti de Cahors avec une somme assez rondelette {sic), Gambetta avait dépensé 40 à 42 francs pour le voyage et, en arrivant dans la capitale, il lui restait encore de 215 à 220 francs, en y comprenant les louis qu'il tenait de la sollicitude maternelle. Ne dépensant que « 20 sous par jour, ou 22 au plus de nourriture, et souvent 25 centimes seulement », ayant, en outre, un logement « des plus modiques », il s'estimait très fortuné. Mais conibien cela durerait-il ?Et quand ses ressources seraient épuisées, que deviendrait-il ? C'était sa principale préoccupation. Ne j)arlait-il pas d'accepter, s'il était nécessaire,, les humbles fonctions de maitre d'études? Mais il espérait encore que le ciel aurait j>itié de lui, et que son étoile lui serait favorable.

Le père avait fixé la pension mensuelle de son

fils à cent francs ; heureusement, lanière envoyait en cachette quelque petit supplément. Quand, en 1857, le jeune Clary partit pour rejoindre son camarade, la mère de Gambetta lui remit, pour son fils, un beau billet bleu, tandis que le père le nantissait... d'un paquet de bougies !

Gambetta occupait alors, à l'hoiel du Périgord, place de la Sorbonne, n" 1, — qui existe encore, et oii ont habité, plus tard, Pilotell, le caricaturiste, directeur des Beaux-Arts sous la Gommune, et le bon poète Raoul Ponchon — (jambella occupait à cet hôtel « une chambre sous les toits », et ne dépensait pas plus d'un franc pour son dîner. Son gargotier consentit une réduction de dix centimes par repas, pour le récompenser de sa (idélité.

Loin de se plaindre tie son sort, l'étudiant, prenant la vie du bon côté, plaisantait sa propi-e infortune :

Jf! vous vois d'ici, c'-crit-il à sou père, assis autour d'une joyeuse table, deriière le paravent, déployant la serviette et servant la nie/wstra (soupe génoise), l'un l'arrosant de poivre, l'autre la saupoudrant de fromage ; tandis que, derrière vous, murmure avec ce grondement si agréable en hiver, un feu moyen àgv, devant lequel rissole une pièce de volaille, dont v( nilleiil les Hicux m'envoycr le fumet !... Ne vous atlrislc/ })as, si une lètc manque au festin, j'y suis en esprit; seulement, je fes-

tine à meilleur marché, à dix-huit sous : on m'a diminué de dix centimes, vu mon assiduité, ce qui me produit, net, un bénéfice de trois francs par mois de trente jours, et trois francs dix par mois de trente et un ; je pourrai, à la lin du mois, acheter un livre en sus. En attendant, je désirerais fort que tous les mois fussent plus chauds que celui qui va venir (février) et aussi courts que lui. 11 faut l'avouer, sans feu dans une chambre entre ciel et terre, par la bise qui siffle, c'est moins qu'un quart de luxe ; mais j'ai ta robe de chambre qui, me rappelant ta bonté, me fait penser que tu es encore là pour m'empêchcr de me glacer. Je me mets sur mon lit ; sur mes pieds je rabats la couverture, je pose le traversin, et je travaille ainsi tout aussi bien que dans le cabinet de M. (\c Lamartine...

Celle bonne liiiMM-ur, cel optimisme! ne l'abandonneront pas ilans les circonstances les [)lus criti(|ues.

Comme le sage, il s'était habitué de bonne heure à se contenter de peu ; ainsi se montre-l-il tout joyeux d'avoir découvert un restaurant où le repas ne revient pas à plus de treize sous.

Un grand établissement, où l'on a une énorme assiette à soupe de bouillon gras pour trois sous et une portion de bouilli, très abondante et très bonne. C'est à ne pas y croire; le pain compris, six sous. Total : neuf sous... je peux piendre un carafon de vin, ([uatre sous, et pour Irei/zC Sous, je fais un festin très salubre, très abondant,

tout ce qu'il y ;< de plus engraissant, et j'épargne sept sous par jour, c'est-à dire dix francs cinquante par mois, ce qui est énorme... Ce n'est qu'un peu loin (passage (les Paiinrawas, n" 7), mais j'ai do bonnes jambes...

Gambetta habitait alors rue Saint-Hyacinthe- Sainte-Rachel, n''18, « une pièce de quatre mètres carrés, ornée d'une, pendule qui n'a jamais marché ; d'une commode, dont les tiroirs ne s'ouvrent qu'avec l'art de Balitran ; un fauteuil, autrefois rouge et moelleux, maintenant incolore et dur; un lit (jui est assez bon, car quand f y vais fai besoin de repos ; une cheminée où ce n'est pas moi qui fais pétiller la flamme, car mes moyens ne me le permettent pas ; mais... l'empereur Napoléon nous chauffe dans sa bibliothèque Sainte-Cieneviève, de dix heures du matin à onze heures du soir. »

C'est un Gambetta insoupçonné qui se dévoile là, dépensant avec une verve endiablée un humour dont il est d'autant pins prodigue que c'était la seule denrée qui ne lui coûtât rien.

Poursuivant la description de son intérieur, le jeune étudiant annonce à son père que sa chambre est doublée d'un cabinet de toilette, où il en « fait fort peu ». L'aveu est dénué d'artifice.

Elle a aussi un grave défaut pour un monsitMir (pii, comme le portier d'un liotel le disait à M. de LamaitiiK^

2fi2 LEGENDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE

a un état qui a Ix^soin d'air et de jour. On n'y voit pas trop à niidi... An demeurant, chandjre 1res bien, très bon marché, chez de braves gens... Des glaces et des rideaux rouges aux fenêtres, ce qui ajoute à la clarté de la chambre, dans la même proportion que le petit instrument, dit éteignoir, placé sur la mèche des bougies, ajoute à leur clarté...

Ce n'était pas tout le mobilier, il y avait encore « une superbe table de nuit à roulettes; mais il y a un pied qui manque». Et cela n'était pas dépourvu d'avantages, ne l'ùt-co (|ue celui do vous obligera résoudre les plus terribles problèmes d'équilibre ; ce qui produit à la longue une « suée » salutaire, c|ui a sou utilité dans la saison où l'ouest. « Vi-aimcnt, ajoute plaisamment notre épistolier, une table de nuit à ti'ois |)ieds est un meuble indispensable ou hiver: rcUt vom^ sert de calorifère. »

Voule/.-vous connaître à fond le régime de vie de celui que des adversaires malintentionnés ont accusé plus tard d'être un « infâme jouisseur... » ? l'^coutez l'intéressé vous l'exposer ; un Spartiate ne l'eût pas désavoué.

... Je déjeune 1res friigaleinefit. oh ! tout ce qu'il y a de plus frugal, à savoir : un pain d'un sou ; les dimanches, deux pains d'un sou. Il faut dire aussi que. si je m'éveille tôt, à six heures du matin, je me lève tard, à onze heures ou midi; et alors, en vertu d'une opération

delapensée, appelée abstraction, en langage de commerce, ou d'arithmétique, soustraction, je fais cohime si je m'étais éveillé à onze heures ou midi ; je bois un verre d'eau et je vais au cours jus(|u'à quatre heures et demie. A cinq, je dîne et ne sais pas si je mange; mais cela va très bien. Après quoi, je tlonne dix-sept, dix-huit ou vingt sous. Je sors, j'achète un sou de pain et je reviens à la Bibliothèque. A onze heures, je mange mon pain, mais trempé dans de l'eau. Je ne suis pas encore assez avancé dans le chemin de la sanctification pour le mouiller de la sueur de mon front, vu que l'hiver s'y oppose ; nous verrons en juillet ou avant l'août, foi d'animal. Tu vois que j'ai suivi tes avis : je suis réglé, j'ai de l'ordre, l'ordre de l'étude, car ce n'est que le seul excès que je me permettrais...

Le père de Gambetta pouvait se féliciter d'avoir un fils aussi ordonné et qui leculait devant toute dépense somptuaire : n'allait-il pas jusqu'à se mettre au lit « à la lueur du gaz » situéjuste audessus de la fenêtre de sa chambre, et qui lui procurait ainsi « un falot gouvernemental d'une économie incomparable ? » Economie de bouts de chandelles, pourrait-on dire sans métaphore.

En vain réclamait-il quelques subsides supplémentaires, si maigres fussent-ils. Joseph Gambetta restait aussi sourd au.\ prières de son fils que son notoire ancêtre aux appels pressants de Mme Putiphar.

Pour gagner quelque argent, le jeune homme songea au moyen d'entrer chez un imprimeur, comme correcteur d'épreuves grecques ; mais il ne paraît pas qu'il ait donné suite à son projet.

A la fin de Tannée 1857, Gambette semble avoir été pris d'un prurit de déménagements : en moins de trois mois, il fit trois domiciles successifs : rue Soufflot, 5 ; rue Mazarine, 46 ; enfin, rue de Tournon, 7, hôtel du Sénat, qui fut, depuis, adopté par nombre de ses compatriotes, et où nous sommes allé voir, il y a cjuelque trente ans, des camarades qui nous sont restés chers.

Les compagnons habituels de Gambetta se nommaient alors, nous ne parlons que des disparus: Fieuzal, l'oculiste des Quinze-Vingts, mort il y a quelques années ; Laborde, le savant physiologiste, qui fut de l'Académie de Médecine; Talou, ancien sénateur tlu Lot, etc. Lannelongue et Cornil n'ont connu Gambetta que longtemps après.

Toute cette jeunesse se réunissait au café Voltaire, vis-à-vis rOdéon, situé, du reste, à la même place qu'autrefois. Ce n'est que plus tard que Gambetta fréquenta le café de Bruxelles, où trônait Harbev d'Aurevilly et surtout, le Procope.

Aux environs de 1860, c'est au premier du café Voltaire que Gambetta tenait ses assises.

Il pérorait là avec une verve éclatante et son

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exubérante faconde. Sa turbulence se ressentait de son livre d'élection, Rabelais, dont les truculences le transportaient d'enthousiasme...

Il n'y avait pas que Rabelais qu'il lisait ; les orateurs grecs, ceux de la Révolution ne lui étaient pas moins familiers.

« Que d(! fois, nous confiait jadis le docteur Laborde, nous avons assisté à ces magnifiques réminiscences oratoires, oii, en même temps que le témoignage étonnant d'une vaste et implacable mémoire, l'on sentait déjcà le souffle puissant du futur orateur ! »

Laborde était, à ce moment, interne à Bicèlre, en même temps c[ue Fieuzal y faisait son externat. Gambetta venait parfois rendre visite à ses deux amis et partager leur repas, à la salle de garde.

Comme la chanson gauloise faisait souvent, au dessert, les frais de ces réunions amicales, et que Gaml)etta ne chantait pas, il payait son tribut soit par une improvisation sur un sujet littéraire, philosophique ou politique, soit par la déclamation, de mémoire, d'un chef-d'œuvre de l'élo- (|uence française.

Un jour, monté et debout sur la table, il dé])ita d'un bout à l'autre, sans en omettre un iota, avec l'attitude de la tète et du geste qu'il possédait déjà, tout le fameux discours de MiraJjeau sur la banqueroute. Par un mouvement spontané et una-

nime, ses auditeurs, transportés et charmés, se précipitèrent pour lui donner l'accolade, aussitôt qu'il descendit de sa tribune improvisée, ruisselant de sueur et magnifique encore, sous l'expression transfigurée et enflammée de son ehtliousiasme oratoire.

Outre la mémoire, « le plus })récieux instrument" de l'humanité », comme il la définissait, Gambetta avait un pouvoir d'assimilation vraiment surprenant. Ainsi qu'un peintre qui, avant de passer maître, copie ceux qui l'ont précédé, il s'initia, par maints travaux préparatoires, à ce métier d'orateur où il devait exceller.

Un jour qu'il avait passé la soirée au café, ce qui lui arrivait assez souvent, un de ses amis le reconduisit. Arrivé devant chez lui, Gambetta lui confia qu'il remontait dans sa chambre, non pour dormir, mais pour travailler.

— « Si tard ! lui dit son interlocuteur; que vastu donc faire ?

— Je suis occupé, lui répondit Gambetta, à chercher dans leurs harangues le secret des grands orateurs. Chez tous, j'ai retrouvé leurs gestes, leur intonation, leur allure. Mais, pour Bossuet, j'ai creusé vainement : son vol est trop haut!... »

Un autre jour qu'il était allé au Collège de France, à une conférence de Philarète Chasles sur Gœthe, il répéta, avec un art admirable et une

2«8 LEGENDES ET r.UniOSITKS DE L HISTOIRE

sûreté de mémoire étoniiaiile, à pou près textuellement, la leçon qu'il venait d'entendre.

Alphonse Daudet, c[ui le fréquentait à cette époque, rapporte que (jambetta « écoutait, interrogeait, lisait, s'assimilait toute chose, et préparait déjà cet énorme emmagasinement de faits et d'idées, si nécessaire à qui prétend diriger un temps et un pays... »

Il s'intéressait aux lettres, aux arts, allait dans les Musées, assistait aux ouvertures de Salons, défendant, « contre les endormis et les retardataires », les novateurs en qui il devinait un génie encore méconnu.

11 se plaisait à se mettre au courant des cjuestions scientifiques, des progrès de la science. 11 aimait à fréquenter les lahoratoiies, pour assister à des expériences qui l'avaient une première fois intéressé et qu'il tenait à revoir. Fréquemment, il alla surprendre le docteur Lahorde, dont il suivait les démonstrations avec une attention marquée, ainsi que ses conférences publiques du soir, au vieux Collège RoUin, affirmant de la sorte l'amour et l'intérêt qu'il portait à la science. Il ne se doutait guère, l'infortuné grand homme, que cette science serait impuissante à le sauver !

Gomme le disait, dans une heure d'abandon, le regretté Fieuzal : « Un lualade vulgaire eût été soigné, sim|)lement, logicpiement. Lui ! ah! lui!

GAMBKTTA, KCOLIKR Eï ETUDIANT ^d'.t

Tous les médecins qui |)eu|)laienl sou chevet étaient ti-oubl(''s des i'esj)Oiisabilités qu'ils sentaient peser sur eux, tioiiblés d'avoir à piotéger une existence aussi précieuse. »

On peut dire que Gajnbetta a été tué, [)arce qu'il était Gambetla. Il ne faut pas clierclier ailleurs le mystère de sa fin '.

1. Nous avons étudié, avec tous les détails que la (juestion comporte, le mystère de la mort de Gambetta, dans la précédente série (deuxième) dc^ Légendes el Curiosités de l'Histoire : nous y renvoyons les lecteurs curieux d'avoir le mot de cette prétendue énigme.

VARIETES MÉDÏCO- HISTORIQUES

On a pu dire, non sans vérité, que jamais les hommes ne furent plus superstitieux, que lorsqu'ils ont cessé d'être religieux. Combien se targuent d'être des esprits forts, libérés de la servitude des croyances, et que, néanmoins, un présage, un pressentiment épouvantent jusqu'à l'angoisse ; combien n'entreprennent allègrement leur besogne, que s'ils ont sous les yeux, ou à proximité de la main, le fétiche consacré par leur caprice ou par leur habitude !

Les fétiches, objets grossiers chez les sauvages, qui en font leurs divinités, affectent chez les civilisés des formes plus raffinées ou plus fantaisistes ; mais l'idée que les uns comme les autres y attachent est sensiblement pareille. Ce sont là reliquats de superstitions ancestrales, et il faudrait remonter haut dans l'histoire, pour en retrouver les premiers vestiges.

A Rome, ces superstitions avaient libre cours et

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nous ne vous apprendrons pas que les Romains avaient la préoccupation, qui allait jusqu'à l'obsession, de bien veiller à ne pas chausser le pied gauche avant le droit, afin de se soustraire aux pires calamités.

Vous connaissez l'anecdote. Un jour, Auguste ayant, par mégarde, commencé par le pied gauche, le pied sinistre isinister), et ayant eu l'imprudence de confier l'événement à son entourage, les prétoriens lui firent entendre que c'était de funeste augure et qu'ils se révolteraient, s'il ne s'empressait de céder à leurs exigences, l^our conjurer un tel malheur, Auguste accorda tout ce qu'on lui demandait.

Le biographe de Seau rus, dont le palais de Pompéi regorgeait de richesses, ne manque pas de faire remarquer ([ue si les dieux ont prodigué à celui qui habite cette somptueuse demeure une fortune immense, ils lui ont refusé le premier des biens de l'homiue : une âme forte et un esprit éclairé.

Approchez, dit-il, et voyez le clou arraché d'un sépulcre et planté sur le Hnteau de la porte principale, afin d'éloigner de cette habitation les visions et les frayeurs nocturnes ; voyez ces formules magiques, tracées en caractères rouges sur les murs, pour préserver cet édifice des incendies : toutes ces superstitions populaires annoncent que Scaurus n'est distingué du vulgaire que

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par sa seule opulence;, et qu'il n'a ni une véritable connaissance de la nature des choses, ni une juste idée de la puissance et de la bonté des immortels *.

Le plus célèbre des Athéniens, celui qui mérita de donner son nom au siècle le plus brillant de la Grèce, dut obéir, malgré lui, aux préjugés de son temps : Périclès se mourait de la peste; ayant épuisé les remèdes de« médecins, il consentit ù suspendre à son cou des sachets magiques. Un philosophe étant venu s'informer de son état, Périclès lui montre l'amulette qu'il porte au col : (.(. Mon ami, lui dit-il, je suis bien mal, puisqu'on n'a plus recours qu'à ces sottises-là ! »

Le plus sage des Grecs s'astreignit, lui aussi, aux pratiques dont notre scepticisme raille la frivolité : dans les entreprises dont le dénouement |)araissait incertain, Socrate engageait ceux qui prenaient ses avis à consulter les oracles; luimême, au dire de Xénophone, faisait « ce qu'on voit faire à tous ceux qui croient à la divination ».

Si les philosophes n'ont pas été exempts de ces faiblesses, nul ne sera surpris que les conquérants et les rois y aient été [)areillement asservis.

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