LES VAGABONDAGES D UN CRANE
On en parla jnsque sons la coupole; à Paris comme en province, jusqu'aux deux pôles et dans les deux hémisphères, il n'y eut pas S'autre sujet de conversation — pendant vingt-quatre heures.
D'où cet émoi, d'où cette tempête — sous un crâne ? Car il s'agit d'un crâne, et non d'un crâne vulgaire, mais du crâne d'un de nos philosophes les plus illustres, d'une de nos gloires les moins discutées, de l'auteur du Discours de la Méthode, de Descartes, enfin!
Avant de conter cette macabre et véridique histoire, il nous faut rappeler dans quelles circonstances, généralement peu connues, du moins dans le détail. Descartes parvint au terme de son existence.
Il était parti pour la Suède, le l»^' septembre 1649.
Après avoir mis ses affaires en ordre, et enfermé
dans un coffre, pour les confier à un ami, les pa-
piers qu'il n'emportait pas^ il s'était muni, pour se présenter à la reine Christine, qui l'attendait avec une impatience fiévreuse, d'un équipement convenable : « une coiffure à boucles, des souliers en croissant et des gants garnis de neige ! »
Le voyage dura un mois ; pendant tout le trajet, le pilote avait été émerveillé des connaissances de ce passager, si savant dans les choses de la navigation, qu'il avait fait au brave marin l'impression d'être non un homme, mais un demi-dieu.
Dès son arrivée, Descartes se présentait à la cour, où Christine lui réservait l'accueil le plus gracieux.
Pour plaire à cette souveraine de vingt ans, il fallait l'entretenir d'autre chose que de philosophie, Descartes reçut pour mission de composer des vers en l'honneur de la jeune reine. On le chargea de célébrer, dans la langue des dieux, la paix tle Westphalie, récemnient conclue, et l'anniversaire de la naissance royale. En courtisan soumis, il se prêta à ce qu'on exigeait ck^ lui ; il travailla même à la composition tl'un ballet, puis d'une comédie, ou plutôt d'une pastorale, d'une u fable bocagère», comme on disait dans le style du temps.
Qu'on ne s'étonne [)as qu'un homme aussi grave se soit livré à pareil badinage. Faire des vers était encore une faible rançon, à côté de celle qu'on avait exigée de notre aml)assadeur en Suède.
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f^resqiie sexagéiiaii-e el j)ei'clus do goiitle, M. de la Thuillerie avait dû, sui- l'ordre ou sur rirnitation de la reine, figui-ei- dans une « courante » au l)al de la cour. « Nonobstant sa canne à la main et ses souliers renouez de glands », le diplomate avait quitté « cappe et épée », et s'il n'avait pu danser, du moins avait-il esfjuissé le pas, « justement et de bonne grâce ».
Sous le climat rude de la Suède, Descartes ne se sentait pas à l'aise. L'ennui commençait à le gagner, et il n'avait d'autre distraction que de relever, chaque matin, la hauteur du vif-argent dans des tuyaux de verre. Pascal venait de cojnmencer ses mémorables expériences à Glermont-Ferrand et avait prié son compatriote Chanut, qui avait remplacé M. de la Tiiuillerie, mis par la maladie hors d'état de continuer son service, de répéter ses expériences à Stockholm ; en l'absence de Chanut, Descartes avait bien voulu s'ac([uitter de ce soin; mais c'étaient passe-temps frivoles, et le grand penseur voyant le temps s'écouler, désespérait de pouvoir convertir à ses doctrines celle qu'il s'était flatté de ramener à la vraie io'i.
La reine finit par se décider à recevoir Descartes, pour se faire explicjuer par lui-même sa philosophie ; elle lui donna donc rendez-vous dans son cabinet d'études, trois fois par semaine, à cinq heures du matin.
On était en hiver, un hiver rigoureux comme il l'est habituellement dans les climats septentrionaux. Notre ])hilosophe, éjà d'un certain âge, et, |)ar surcroit, très frileux, n'osait se plaindre, bien qu'il se trouvât fort incommodé. On lui avait prêté un carrosse, afin qu'il pût se garantir du froid et éviter les rues boueuses, mais le trajet qu'il avait à faire, pour aller jusqu'au palais, était long: en route, il avait le temps de se refroidir ; c'est ce qui arriva. Un poiut de côté le saisit, le premier symptôme d'une pneumonie.
Les six premiers jours, Descartes refusa toute intervention, entendant se traiter à sa guise. On voulut le saigner : « épargnez le sang français », dit-il au médecin allemand que la reine lui avait dépêché ; tout ce qu'il consentit à prendre fut un remède de paysan, qu'il avait vu réussir en Hollande : une infusion de tabac dans une boisson chaude, eau-de-vie ou \ in d'Espagne.
La fièvre, loin de se calmer, ne fit que s'accroître ; les poumons s'engoigèrent : le 11 février 16.50, à quatre heures du matin, Descartes exhalait le dernier souffle.
La reine avait proposé ([u'on lit de solennelles obsèques à celui (ju'elle tenait en haute estime ; on se contenta d'un service des plus modestes. « Un petit nombre de flambeaux accompagnait le corps, qui était précédé d'un seul prêtre, pour
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faire les piièies selon le rituel de l'Eglise romaine, par permission expresse de la reine. »
Le corps de Descartes devait rester seize années en Suède; à partir de Tan 1666, allaient commencer ses tribulations.
Les amis et les admirateurs de Descartes souffraient de le voir reposer en terre étrangère. M. d'Alibert, trésorier général de France, se fit leur interprète auprès de Tanibassadeur en Suède, le chevalier de Teilon, qui prit aussitôt cette affaire en mains et s'employa, avec un zèle louable, à la faire aboutir.
Le i*"^ mai, on procéda à la cérémonie de l'exhumation. M. de Terlon fit déposer le corps dans la chapelle de son hôtel, et un procès-verbal fut rédigé de tout ce qui s'était passé.
M. de Terlon avait commandé, pour le transport des restes de Descartes, « un cercueil de cuivre, long de deux pieds et demi seulement, parce qu'il se doutait ([ue le crâne et les os seraient détachés, et qu'on pourrait les ranger les uns sur les autres sans indécence. »
L'on renferma donc les os, couchés sur les cendres, dans ce nouveau cercueil. M. de Terlon s'était réservé « un des ossements de hi main, qui avait servi d'instrument aux écrits immortels du défunt, » et qu'il avait religieusement demandé à
HUS LEGENDES ET CUUIOSITES OE L lUSTOlHE
l'assemblée, qui composait presque toute l'Eglise catholique de Suède, en témoignage du zèle qu'il avait montré pour conserver la mémoire de Descartes.
On dressa un second procès-verbal, qu'on mit avec le premier dans le cercueil ; après quoi, on lit emballer celui-ci, avec toutes les précautions d'usage.
On expédia d'abord le j>récieux colis à Copenhague, (ïe ne fut point sans quelque difficulté qu'il put y arrivei-, « à cause des scrupules superstitieux des matelots ([ui, par de sottes traditions, avaient appris de leuis semblables que le transport des corps morts leur était de malheureux augure ».
Pendant trois luois, le corps de Descartes resta à Copenhague, sous la gai-de du chevalier de Ter- Ion, qui fit toutes les déuiarches utiles pour garantir la sûreté des passages.
Il lui donna la forme d'un ballot de hardes, qu'il devait envoyer sous le sceau de ses armes, « afin de prévenir tous les scrupules et les effets de la superstition des peuples étrangers ».
« il en mar([ua la route par terre, pour éviter les hasards de la navigation, assuré surtout que si ce précieux dépôt venaiL à tomber entre les mains des Anglais, parmi les([uels Descaries avait déjà une infinité d'adorateurs, ils auraient refusé de
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le reiulrc et lui auraieiil t'Icxé un inagnificiiK! mausolée dans IcLii" pays, sous [)iétexte de diesser un temple à sa pliilosophie. »
Le corps partitde Copenhague le deuxième jour d'octobre (1666), escorté des sieurs de l'Epine et du Rocher, qui devaient en prendre soin pendant la route.
On traversa la basse Allemagne, la Hollande et la Flandre sans encombre; à Péronne, en Picardie, surgirent les premières difficultés.
Les commis de Colbert veillaient. Soupçonnant qu'on voulait introduire quelque marchandise en contrebande, ils exigèrent que le paquet de prétendues bardes fût ouvert sous leurs yeux et refusèrent de laisser poursuivre la route, avant l'accomplissement des formalités. Le sceau de M. l'ambassadeur fut rompu et l'on ouvrit, en présence de témoins, la caisse de cuivre; après quoi, fut délivré le visa de la douane.
Le corps de Descartes parvenait enfin à Paris vers le commencement du mois de janvier; il fut transporté chez M. d'Alibert et, quelques jours plus tard, mis en dépôt, sans cérémonie, dans une chapelle de l'église Saint- Paul, en attendant qu'on délibérât sur le lieu déllnitif de la sépulture.
On souhaitait d'exposer le corps « sur le lieu le plus élevé de la capitale et sur le sommet de la première Université du royaume, afin que les dépouilles do la mortalité de ce grand philosophe pussent servir de trophée à la Vérité éternelle, que son esprit avait recherchée sur la terre ». On fit choix, à cet effet, de l'église Sainte-Geneviève, regardée comme le sanctuairedes sciences, autant que de la religion.
« Toutes choses étant préparées pour le vingttroisième jour de juin, dit une relation de l'époque, la pompe funèbre partit de la rue Beautreillis, où demeurait M. d'Alibert, après le soleil couché, pour se rendre à l'église Saint-Paul, d'où l'on devait lever le corps. Elle était composée du clergé de cette grande paroisse, d'un nombre très grand de pauvres, revêtus de neuf au nom du défunt, portant des torches et des flambeaux, et d'une longue suite decarosses, remplis de personnes de la première qualité, de tous les amis du philosophe qui restaient à Paris et d'une foule de sectateurs qui n'avaient jamais eu l'honneur de le connaître.
Elle arriva devant l'église Sainte-Geneviève peu de temps après les matines de la communauté. L'abbé, revêtu des habits pontificaux, la mitre sur la tête et la crosse à la main, accompagné de tous les chanoines réguliers, portant chacun le cierge, alla recevoir le corps à la porte de l'c^glise