Union médicale, 27 février
de fer et se disait poursuivi par ses ennemis1». Fréquemment il accusa des troubles de la mémoire, donnant audience particulière à des gens différents à la même heure, ne se souvenant plus des commandes qif il avait faites ; des troubles de la sensibilité, montrant une indifférence complète pour tout ce qui touchait à ses propres intérêts ; incapable de volonté, aboulique complet, ne prenant nul souci de sa toilette, des soins de propreté les plus élémentaires.
En 1405, il est dans un état de prostration mentale et physique des plus accusés ; ses oncles décident, d'un commun accord, qu'il faut le conttaindre à se tenir propre. Durant cinq mois, il ne s'est pas déshabillé pour se mettre au lit; il ne s'est point baigné; on ne lui a pas fait la barbe, en sorte que la crasse, produite par des sjc ars fétides, avait fait venir des pustules sur plusieurs parties du corps.
Il était tout rongé de vermine et de poux, qui auraient fini par pénétrer jusque dans l'intérieur des chairs, si un de ses « physiciens » ne s'était avisé d'un expédient, pour le déterminer, par surprise, à se laisser vêtir.
On a conté, à ce propos, que la reine et le duc
1. Religieux de Saint-Denis, traduct. Bellngucl. janvier 1306, t. II, 405.
d'Orléans, tuteur du royal insensé, le laissaient manquer de tout, d'habits comme de nourriture. Sur le premier point, du moins, il est permis de répondre! d'une manière très précise, à l'aide de documents d'une authenticité reconnue : les houppelandes de drap, de velours, de soie, les pourpoints, les chausses surabondent dans les comptes royaux l. Il n'est garde-robe mieux fournie; nous avons dit combien de fois on dut pourvoir au remplacement des vêtements, des étoffes qu'il détruisait dans ses moments d'aberration. Les tapissiers, les couturières étaient constamment occupés à réparer les dégâts qu'il commettait dans ses instants de fureur.
Quel diagnostic allons-nous porter sur cette maladie, qui dura pendant trente-cinq ans, et a Laquelle le roi succomba, ayant accompli la cinquante-deuxième année de son âge ?
A l'époque où il vivait, on se contentait des ternies. de démence, frénésie : amentia, insanîtas, f/c.s7/?/c/?//V/. expressions vagues, dont notre science, toute éprise qu'elle soit de terminologie, ne saurait se satisfaire.
Les médecins qui ont soigné Charles VI ont été; a dire \ rai, tout a fait déconcertés par les
l. Cf. Erreurs et mensonge* historiques, par Ch. Barthélémy, quatrième série, pp. 205 et >uiv.
allures de cette affection bizarre, intermittente, présentant les symptômes les plus variables et parfois les plus contradictoires.
A côté de textes qui indiquent, dans l'intervalle même des accès, une grave altération de l'état psychique, il en est d'autres qui attestent la restauration presque complète de l'intégrité mentale, pendant les périodes que la plupart des auteurs dénomment « périodes de guérison » ou « de santé ».
Si la mémoire fit souvent défaut au royal patient, il sut, dans d'autres circonstances, reconnaître les personnages de la Cour, les nommer par leur nom, se remémorer leurs titres et leurs attributions.
S'il se montra indifférent, voire hostile àFégrard de sa femme et de son frère, il eut, pour le dauphin son fils, des attentions qui révélaient une délicatesse particulière.
En 1416, il se montra fort affligé de la mort d'un de ses enfants, et sa volonté même, que nous avons dit être le plus souvent abolie, sut s'affirmer, et pas toujours hors de propos.
Ce n'est donc pas de démence, dans le sens absolu du mot, qu'il s'agit, en l'espèce: ce mot devant exprimer, dans la glossologie admise aujourd'hui, « l'inactivité, l'affaiblissement ou l'abolition entière de l'intelligence, un défaut de liai-
LÉGENDES ET CURIOSITÉS DE l'hî^TOIRE
son el d'association entre les idées, les jugements, les déterminations, une indifférence morale g -ici mlc. ou même complète, sur le présent et sur L'avenir, » tous symptômes complètement étrangers à ceux qu'a présentés la maladie de Charles
Ferons-nous état d'une phrase extraite d'un livre de vulgarisation ]. pour retenir le diagnostic de mélancolie'? Mais, ainsi que l'a fait remarquer M. Georges Contenau2, la mélancolie procède par accès : on en a un. deux, trois, au plus quatre.
Certes, il y a une forme de mélancolie avec stupeur, un état dans lequel le malade reste hébété, mais le mélancolique avec stupeur a Pair triste en même temps : de cela les historiens de Charles VI ne parlent pas ; ils donnent constamment au roi un air étonné. Le mélancolique tend au suicide : on ne relève point chez Charles VI pareille ten-
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Sa maladie n'était pas non plus de la monomanie, par laquelle on est convenu de désigner « un délire sur une idée exclusive, autour de laquelle viennent, pour ainsi dire, se grouper toutes les pensées, désordonnées; déKre tellement borné et l'intelligence tellement libre sous tous les rap-
1. Fou» et Bouffons, par le Dr Paul Moreau. Paris, 1885. fribune médicale, 13 mai- 1901.
ports, que le malade peut paraître sain d'esprit, tant qu'il ne dirige pas son attention vers l'objet sur lequel il déraisonne; délire, enfin, portant sur l'ambition, l'orgueil, les sentiments religieux, les passions erotiques, etc., et qu'on a divisé en presque autant de variétés qu'il y a de passions et de sentiments dans le cœur humain. »
Chereau, dont nous citons le texte, serait plus disposé à étiqueter manie l'entité dont nous cherchons à déterminer la nature, et il la définit « ce délire général, sans séries prédominantes, mais, au contraire, rapides, confuses, incohérentes, exprimées avec agitation, avec des cris, des chants, des menaces, des mouvements désordonnés ou tumultueux : phénomènes morbides auxquels se joignent, dans la majorité des cas, une disposition à la colère, à la fureur. Les pauvres fous alors frappent, brisent, cassent tout ce qu'ils trouvent sous leur main, sont généralement d'une malpropreté dégoûtante et, ordinairement encore, une fois \' attaque passée, ils se souviennent, confusément au moins, de tout ce qu'ils ont vu, entendu, pensé, voulu et fait. » Cette description de la manie, empruntée à Georget, s'applique, en ellei, e calque, en bien des points, sur le tableau que nous avons donné, d'après les pièces et les témoignages du temps, de la maladie royale.
L'accès de fureur extrême dont fut pris Char-
les VI, quelques instants après l'apparition de la forêt du Mans, et au cours duquel il se précipita, l'épée nue. sur ses serviteurs, dont il blessa plusieurs; l'acharnement mis â détruire les objets laissés à sa portée; son indiiîérence aux nécessités les plus urgentes de la vie ; son refus de se livrer aux ablutions ordinaires, de changer de linge, etc., tout cela et nombre d'autres détails que nous pourrions relever encore, sont assez en accord avec l'état morbide décrit sous le nom. de « manie furieuse » par les aliénistes : Moreau (de Tours;1 et Audry, en France- , Bird,en Allemagne3, ont porté, d'ailleurs, ce diagnostic.
La manie périodique offrirait plus d'analogie avec le mai dont fut atteint Charles VI. Cette psychose, de durée considérable, consiste « dans la succession d'accès d'exaltation et de dépression, séparés par des intervalles lucides ; tandis qu'un mélancolique qui récidive n'a pas plus de trois ou quatre accès, un périodique peut en faire plus de vinert, et sans cause, à l'inverse des mélancoliques.
Les symptômes d'excitation diffèrent suivant les
1. La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire. Paris, 1839.
■■. La Folie de Charles VI : Lyon, 1888.
3. Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, YI-512 ; cf. Annales médico-psychologiques^ 1851, III, 142.
malades et ils sont constants chez le même individu. C'est une maladie qui se rencontre chez les tarés et qui aboutit très tardivement, ceci est à retenir, à l'affaiblissement intellectuel, mais qui y aboutit sûrement. »
Ce n'est pas encore là, suivant G. Contenau ', l'affection dont le roi Charles VI a offert le tvpe.
Notre confrère pencherait plutôt vers la confusion mentale 2, sans toutefois méconnaître, dans le cas en discussion, quelques traits de la manie périodique.
Et voici son argumentation.
Dans la confusion mentale, on constate au plus haut degré le faciès hébété, ahuri, que les chroniqueurs s'accordent à trouver à Charles VI.
Les confus comprennent mal les questions, parlent mal ; leur attention est. difficile à fixer : ils ont des sensations, mais perçoivent mal ou pas ; ils en arrivent à ne pas reconnaître ceux qui les entourent, ou à ne pas se reconnaître eux-mêmes.
Sur ce fonds d'insuffisance cérébrale, on trouve des idées délirantes ; il n'y a pas de suite dans l'attitude des confus ; ils passent facilement de