‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 16 sur 99 · Dent ei Camus, La Psychose maniaque-dépressive Le.j · texte numérisé non relu

Dent ei Camus, La Psychose maniaque-dépressive Le.j

formule, état mixte se manifestant à la fois par des accès maniaques intermittents, et par des crises confusionnelles et anxieuses de courte durée. Ainsi se trouve résolu, par la psychiatrie moderne, le délicat et complexe problème de la folie de Charles VI.

foîies intermittentes'. Actualités médicales, J.-B. Baillière et QJs, 11)06 : cf. l'Encéphale, oct. 1909.

Si aillent) de veritate scandalum sumitnr. utiliùs perraitlitur nasci scandalum quam veritas relinquatur.

Grégoire le Grand, 7e homélie, par. V.

Quand il arrive au récit des crimes de Caligula, l'historien des Césars, devant l'énormité des forfaits, laisse échapper cette exclamation : « Jusqu'ici, j'ai parlé d'un homme; ce que je vais raconter est d'un monstre ». Pour l'honneur de l'humanité, les monstres sont plus rares heureusement dans l'ordre moral que dans le monde physique.

De même qu'il y a des corps difformes et des arbres rabougris, il est des êtres humains en qui seule a survécu la bête ; des natures chez lesquelles les appétits cruels, les perversions étranges ont étouffé tous les bons instincts.

Notre raison se révolte à l'idée que de tels

hommes aient conservé intacte la conscience de leurs actes; une pareille dégradation nous déconcerte et, seule, la démence paraît pouvoir donner l'explication, sinon la justification d'actes qui révèlent une mentalité hors nature, une effroyable perversité.

C'est un des plus graves problèmes qui se posent devant le psychologue doublé d'un médecin, que de déterminer le degré de responsabilité de ces anormaux, à la volonté débile et au jugement faussé, qui, loin de repousser l'obsession criminelle, s'y abandonnent, incapables d'y résister, de s'arrêter sur la pente où ils se sentent, comme par une force invincible, entraînés. Combien croit la difficulté, quand le sujet vit à une époque où ceux qui détiennent le pouvoir suprême, ou quelqu'une de ses parcelles, ne sont bridés par aucun frein; où les fantaisies les plus extravagantes passent pour caprices de grand seigneur; où un orgueil hypertrophié ne trouve aucune limite à des désirs que nul n'ose contrecarrer.

Replaçons le personnage à étudier dans son cadre, avant de le soumettre à notre analyse. Avant de prononcerle réquisitoire, établissons le dossier. Cette reconstitution est indispensable à la compréhension d'un cas peut-être unique dans l'his-

toire, qu'on a peine à s'expliquer, même à un « âge de fer qui semblait ne pouvoir s'étonner de rien en fait de mal * ».

Celui qui va comparaître devant nous a occupé, jeune encore, une des plus importantes charges de l'armée. Brave entre les braves il s'est montré, dans les circonstances les plus mémorables. A vingt-cinq ans, on lui a confié le commandement dos troupes royales, et son courage, ses talents militaires lui ont valu, d'un applaudissement unanime, le grade le plus élevé, celui de maréchal de France.

Gilles, baron de Rays, appartient à une famille où l'art de la guerre a toujours eu ses servants : Du Guesclin, son grand-oncle ; Olivier de Glisson, son compatriote et parent; son propre grand-père, Brumor de Laval, lui ont laissé un legs de gloire qu'il tient à honneur de conserver et d'accroitre.

Plus que le renom de ses ancêtres, les exploits de ses compagnons d'armes, de ses émules, excitent son ardeur guerrière. En tout et sur tous il rêve la suprématie : à la bravoure du chevalier, il entend joindre le prestige du littérateur, du savant et de l'artiste.

Il se flatte d'être un des hommes les plus instruits de son temps ; s'il est un des premiers par

1. Ainsi s'exprime Henri Martin, dans son Histoire de France.

•*8 LEGENDES ET CUIUOSIlÉS DE L1IISTOIRE

la naissance et par la fortune, l'on devra convenir qu'il ne le cède à personne pour ses connaissances en toutes matières, ayant l'esprit ouvert à toutes les belles choses, l'intelligence prompte à tout saisir.

Cet amour de la science, ce goût du beau le pousseront jusqu'aux plus étranges dérèglements de la curiosité et du crime. L'attrait pour l'inconnaissable, le penchant vers le mystère, ne sont qu'une des résultantes de cet appétit de tout savoir qu'entretenait, qu'exacerbait une vanité sans limites. Si nous ajoutons qu'il était possesseur d'une fortune immense, — le revenu de Gilles de Rays s'élèverait aujourd'hui à près de trois millions de notre monnaie, en tenant compte de la valeur relative de l'argent, — on comprendra les facilites qu'il eut de s'entourer d'un luxe, de se livrer à des prodigalités qui le firent le point de mire de toutes les convoitises.

Privé de bonne heure des conseils paternels, Gilles avait été confié à la garde de son grandpère, qui témoignait, à l'égard de son petit-fils, de la faiblesse naturelle aux vieillards. Le jeune baron eut vite fait d'obtenir le gouvernement de terres et seigneuries et, dès lors, « en usa à son plaisir, sans prendre conseil de son aïeul, nî ne le croire plus en rien ».

A compter <!<• <(■ moment, il se livre aux plus

id

folles dépenses, pour la satisfaction des caprices les plus singuliers.

FlG. 3. — GILLES DE LAVAL, MARÉCHAL DE FRANCE.

(D'après Montfaucon, Monument* de la Monarchie française, t. III.)

Entre autres fantaisies coûteuses, il avait fondé une collégiale, dont le personnel, composé de près de trente personnes l'accompagnait, avec sa

maison militaire, clans ses moindres déplacements. L'entretien de ce service Lui coûtait des sommes considérables ; rien ne lui paraissait trop beau pour ses serviteurs : haquenées et chevaux du plus haut prix; longues robes traînantes, d'écarlate et d'autres draps fins ; malles et bahuts pour transporteries effets, on n'avait pas mémoire qu'un prince ou un roi eût jamais fait montre d'un luxe pareil.

Cet homme avait le culte passionné de tous les arts, principalement celui de la musique. Avait-il ouï dire que, même au loin, s'était fait entendre une belle voix, il n'avait cesse que celui qui la possédait fût à son service.

Un jour, il entend chanter, dans une église de Poitiers, un jeune enfant de La Rochelle : il a un nom de prédestination, il s'appelle Rossignol ! Tout aussitôt, il s'emploie à lui préparer une cage dorée.

Ce n'est point par de fallacieuses promesses qu'il se l'attache : il lui donne, sans coup férir, une terre, qui ne rapporte pas moins de deux cents livres de rentes ; à ses père et mère il remet trois cents écus, et il commande à ses gens d'aller audevant du petit prodige avec un train princier, « comme s'il eût été un enfant illustre et de grande maison •>.

Veut-on d'autres traits <l<i ses goûts fastueux ? Il possédait plusieurs paires d'orgues, « les unes

grandes, les autres petites ». Le son de cet instrument le mettait dans un tel ravissement qu'il s'en fit construire de portatives, destinées à l'accompagner dans ses moindres déplacements. Six hommes vigoureux étaient chargés de les transporter sur leurs épaules, partout où il lui plaisait de se fixer.

Ses largesses ne se bornaient pas à ses serviteurs, tout venant y participait : de quelque condition qu'il fût, de quelque pays qu'il arrivât, l'étranger était toujours le bien venu; à toute heure du jour ou de la nuit, il trouvait table ouverte et il était rare qu'il quittât cette demeure hospitalière sans être comblé de dons, en nature ou en argent.

Pour se procurer cet argent, qui lui devenait de plus en plus nécessaire, à quels expédients serat-il contraint de recourir, à quels contrats ruineux ne devra-t-il pas se soumettre !

Hôteliers, bourgeois, marchands sont mis à contribution et lui avancent à un taux usuraire les sommes qui, par son imprévoyante générosité, fondent entre ses doigts, coulent à la dérive dans un abime sans fond.

Bagues et joyaux de prix, livres les plus précieux de sa bibliothèque, toutes les richesses de sa chapelle, dont il se montre si vain, chapes et cha-

subies, chandeliers d'or et clefs d'argent, c'est à qui se partagera ces merveilles chèrement acquirses, vilement vendu»'-.

Gentilshommes au blason dédoré, valetaille repue, l'infortuné maréchal est en proie à une bande de faméliques, qui plantera le croc dans cette épave qu'elle est bien décidée à ne plus Lâcher.

Ton- ses revenus annuels, biens-meubles, châteaux et leurs dépendances, tout se trouve engagé. Que lui reste-t-il ? sa chair et son sang, sa fille ! Pleins pouvoirs sont donnés, à l'un de ceux qui gèrent ses affaires, de la négocier ; liberté lui es1 laissée de la marier à qui bon lui semblera, si le marché doit être fructueux. Où trouver meilleure preuve d'une déchéance morale qui ira s'accenl uant jusqu'à l'amoralité complète ?

De l'or, de l'or, il lui en faut a tout prix! Ne s'est-il pas avisé d'avoir, pour son seul usage, une I poupe d'histrions, troubadours et ménétriers, qui, tous les jours, représentent devant lui ces Mystères ou tout un peuple se rue avec d'autant plus d'empressement que le spectacle lui esl offert, -.m- bourse délier ? Toutes l<>> charges, tous Les accessoires, habillements, décors, figuration, Gilles Les revendique : n'est-ce pas occasion pare d'éblouir princes et manants de son faste insolent !

Tel mystère qu'il fait jouer ne compte pas moins de cinq cents acteurs. On imagine quelles dépenses considérables entraînait pareille troupe, transportant de ville en ville les bois et appareils de toutes sortes, les costumes, la machinerie plus ou moins compliquée que nécessitaient ces pièces, qui duraient parfois des journées entières etqu'on jouait en plein air, avec le ciel pour dôme, les rues de la ville et les perspectives de la campagne pour horizon.

On estime que telle de ces représentations coûta entre kO et 50.000 francs ; encore ne comptet-on dans ce chiffre les festins et rafraîchissements de toutes sortes, servis au peuple en liesse, qui avait reçu l'ordre de s'amuser, sous peine d'amende !

Etre Pamphytrion de cette foule immense, le protecteur des artistes, le bienfaiteur de tant de malheureux, qui ne connaîtront peut-être pas d'autre joie, est-il satisfaction plus grande pour un homme de sa trempe ? Mais à ce jeu, si Pon acquiert le renom et plus rarement la gratitude, quelle griserie pour un cerveau déjà malade, quelle tentation de braver les lois divines et humaines, pour raviver cette flamme d'orgueil, pour continuer ces prodigalités dont on se fait une habitude, un besoin !

Gilles approche du moment où s'annonce, mena-

;t LEGENDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE

çante, la ruine inéluctable. Ses coffres sont à sec, son crédit épuisé : ceux qui l'entouraient aux heures joyeuses, flairant le désastre, s'éloignent de lui. Venue la mauvaise fortune, on compte ses amis.

Comment se tirer de ce pas fâcheux ? Sa superbe va-t-elle iléchir et l'aveu lui échappera-t-il de son impuissance a lutter contre le sort méchant ?

Les ressources naturelles, il les a mises toutes à contribution; que lui reste-t-il ? Un domaine sans limites à exploiter : le royaume de la Chimère ; seul, il permet de ne se refuser à aucune espérance.

N'en est-il pas qui se vantent d'avoir découvert le secret de faire de l'or par des procédés artificiels? Décomposer des philtres, qui enchaînent les cœurs rebelles? De reculer les limites de la vie au delà des bornes assignées parla nature ? ( rilles leur demandera de s'associer à leurs travaux, de rechercher avec eux le grand œuvre. Si l'alchimie doit le rendre à nouveau riche et puissant, passe pour l'alchimie. Le temps presse ; il n'en est plus au choix des moyens.

Comment le maréchal de Rays s'esl-il initié à cette science, dont les adeptes gardent jalousemenl les abords ? L<i hasard, un jour qu'il visitait les prisons d'Angers, Ta mis en présence d'un

soldat qui expiait dans les geôles le crime d'hérésie. Tandis qu'il s'entretient avec lui, il remarque entre ses mains un livre, qu'il a la curiosité de feuilleter. Il ne Ta parcouru que des yeux, mais il a bientôt fait d'en deviner l'intérêt : c'est un ouvrage d'alchimie, plein de formules bizarres, mais dont il soupçonne l'importance en regard de ses convoitises. Qui lui en donnera la clef ? 11 est hanté par cette préoccupation.

Le propriétaire du volume ne le lui a prêté qu'a cette condition : à son départ d'Angers, le maréchal restituer a le précieux manuscrit. Mais la semence est jetée, le grain ne tardera pas à lever.

Les circonstances le servent mieux encore qu'il ne l'avait espéré. Repassant par Angers, Gilles de Rays entend conter merveilles d'un orfèvre de la ville qui, à en croire la rumeur publique, fabrique de l'or à sa volonté. Le maréchal n'a point de cesse qu'on le lui ait amené.

Quand il est en sa présence : « Voici, lui dit-il, un marc d'argent ; tu me rendras de l'or » ; et il l'enferme dans une chambre de l'auberge, afin qu'il ne soit pas troublé dans ses opérations. Au bout de quelques heures, le maréchal rentre. Que voit-il ? le prétendu alchimiste couché par terre et ronflant à poings fermés : grâce au marc d'argent, il s'était procuré du vin et s'était enivré consciencieusement. Le maréchal comprit qu'il était joué ;

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il fit jeter dehors l'indélicat personnage, sans lui réclamer son reste.

Cette mésaventure ne le décourage pas ; il n'a pas réussi une première fois, il sera plus heureux une seconde.

On lui assure qu'en Allemagne, en Italie surtout. L'alchimie est en grand honneur ; qu'il n'aura pas d'embarras à trouver, sur cette terre d'élection, les savants qu'il recherche. Il envoie, sans plus tarder, un de ses familiers, qui devra lui ramener un ou plusieurs de ces hommes de savoir profond, dont il attend avec impatience la venue, comme l'aurore dune fortune nouvelle.

Au château de Tiflauares, c'est un branle-bas général. Des fourneaux sont construits, des instruments achetés à grands frais. Les praticiens vont arriver, qui trouveront prêts les laboratoires où leur génie fera naître cette pierre philosophaie, objet de tant de convoitises.

Les voilà réunis, le maréchal et ses acolytes, enfermés dans les pièces sombres où, seule, la il anime des fourneaux jette son reflet rougeâtre sur les murs : pâlis par l'émotion, par l'anxiété de cet inconnu qu'ils poursuivent, ils ont leurs regards plongés au fond des creusets, guettant ces bulles d'or si ardemment convoitées. Ils approchent du but, ils le -entent, où plutôt ils se le persuadent ; mais a l'instant ou ils croient pénétrer le mystère.

où ils vont le saisir, un grand bruit se fait entendre. Du haut du donjon, la sentinelle a donné Falarme. On s'informe : c'est le dauphin de France, le futur Louis XI, qui demande l'hospitalité au seigneur breton. Funeste contre-temps ! En hâte il faut détruire ce qu'on a si péniblement édifié ; le maréchal n'ignore pas que les lois sont rudes à qui se livre aux pratiques de la magie. Il ira, le sourire aux lèvres, mais la malédiction dans l'âme, offrir ses hommages au futur souverain, sauf à reprendre après son départ le cours de ses opérations.

L'alerte avait été chaude ; on se promit de prendre, à l'avenir, plus de précautions. Les expériences, au lieu de se faire dans l'intérieur du château, se feront en dehors des murs : l'œuvre qu'on poursuit réclame le silence et la tranquillité.

Il est, à deux portées de trait du château, sur la colline qui s'élève, à l'ouest, en face de la forteresse, une petite maison isolée, qu'habite une vieille femme. Le baron et ses affiliés décident de poursuivre leurs tentatives dans une chambre réservée de cette masure, où nul ne pourra soupçonner leurs machinations. C'est là que l'Italien Prelati, penché sur les cornues, épiera le bouillonnement des métaux en fusion, murmurera des formules de conjuration, évoquera l'Esprit malin, dont le sire de Rays cherche à capter les bonnes grâces.

Le maréchal rend fréquemment visite à son complice, s'informe anxieusement du résultat de ses recherches. Dans les pièces voisines, leurs compagnons curieux prêtent l'oreille, essaient de -;i i sir les paroles mystérieuses qui sont prononcées par les dévots de Satan. Mais rien ne transpire de ce qui se trame dans cet antre de sorciers. Les languessont promptes à se délier, il convient de se tenir en défiance même des amis les plus >ùrs.

I >ue ne se fût-on jamais départi de cette prudence ! Mais le temps passait et Gilles était impatient.

Sans perdre confiance dans l'Italien, dont les manières cauteleuses l'avaient séduit, il songe à lui adjoindre de^ collaborateurs. De nombreux émissaires sont mis en campagne pour battre le pays en tous sens, en quête de gens habiles, versés dans les pratiques de la magie noire.

Entre autres personnages, qui ont répondu à l'appel des acolytes du maréchal, un surtout appelle h ret iendra notre attention.

Jean de la Rivière, qu'a découvert dans les environs de Poitiers, le prêtre Blanchet, pour le compte du seigneur de Rays, est un médecin, qu'on dit très versé dans les sciences occultes. Le maréchal ;i grande hâte de le mettre à l'épreuve.

A quelque distance de la ville et du château de

Tiffauges, s'étend un bois touffu et solitaire : c'est l'endroit que choisira l'évoeateur pour déployer ses talents.

Il n'a pas de peine à faire entendre que, seul, il peut y pénétrer sans danger. On devra le suivre jusqu'à la lisière de la futaie ; aller au delà serait encourir les plus grands périls.

Le magicien a revêtu, pour la circonstance, une cuirasse et pris une épée. Il s'enfonce dans une allée obscure et disparaît dans l'ombre. L'angoisse étreint Gilles et ses compagnons, figés par l'épouvante. Tout à coup, des cris se font entendre : c'est comme un cliquetis d'armes, dont le bruit parvient distinctement aux oreilles de ceux qui n'osent avancer d'un pas, transis et suant la peur.

Mais voici que reparait notre magicien, plus mort que vif, les traits décomposés par une terreur adroitement simulée. Pressé de questions, il parvient à répondre, d'une voix étranglée par l'émotion, « qu'il a vu un démon passer auprès de lui sous la forme d'un léopard, mais que cette apparition fantastique s'est évanouie, sans qu'il ait pu prononcer une parole ».

Nul n'osa insister, ni mettre en doute le récit du rusé compère. Gilles et sa troupe, peu rassurés, rentrèrent au château, où ils passèrent la nuit « à boire et à se réjouir ensemble », selon les ternies

mêmes des dépositions qui seront faites au procès intente au maréchal.

Le lendemain, La Rivière confessait que, s'il n'avait pas réussi dans son entreprise, c'est qu'il lui manquait plusieurs objets indispensables, qu'il devait s'en retourner pour les chercher et qu'il garantissait alors le succès.

Gilles consentit à ce nouveau délai ; il fît compter vingt écus d'or au madré compagnon qui, oneques depuis, ne reparut au château.

La crédulité du baron de Rays paraît, de prime abord, incroyable et si elle n'était attestée par des témoins sérieux, on concevrait des doutes. Ses mésaventures multipliées ne le guérissaient pas : sa curiosité toujours en éveil, son désir, violemment excité, de se trouver enfin en présence du démon, le rendaient docile à toutes les suggestion-.

Science, pouvoir, richesses, voila les trois cho^equ'il demandait à Satan, lui promettant en échange tout ce qu'il réclamerait de lui. à l'exception, toutefois, de son âme et de sa vie. Pacte singulier ou farce sacrilège, Gilles se prêtait avec complaisance aux exigences de celui-là seul dont il reconnais- -iiit la suprématie.

Jusqu'où n'ira-l-il pas pour obtenir la faveur du maître donl il s'avoue l'humble esclave ! Un jour,

un des séides de Satan, un certain Jean, Picard ou Anglais d'origine, qui se dit confident de la pensée diabolique, demande au maréchal, comme preuve de sa soumission, une cédille écrite de sa main et signée avec le sang tiré de son doigt. Gilles n'hésite pas : il se fait piquer le petit doigt, et au bas de l'épitre, écrite tout entière de sa main, de sa plume trempée dans son sang, il trace son nom en toutes lettres.

Un autre représentant du diable, le trompette Du Mesnil, lui fait jouer semblable comédie. Ainsi que précédemment, (iilles se plie à tout ce qu'on exige de lui. Il rédige une nouvelle cédille, promettant sous serinent de donner au démon telle chose qu'il désignait. Lacté rédigé, il le signait comme la première fois de son propre sang.

En dépit de ces instances, Satan persistait à se dérober aux invites du baron de Ravs. Celui-ci se montrait disposé à tenter tout, pour parvenir à ses fins.

Dès les premiers jours qui avaient suivi son arrivée à Tilïauges, Prelati, l'Italien dont le beau langage et les belles manières avaient conquis le maréchal, avait fait la connaissance d'un médecin, « breton bretonnant », qui demeurait non loin de la résidence seigneuriale. Ce médecin, qui avait eu vent, sans doute, des préoccupations de

son seigneur et maître, avait montré à l'Italien un in-folio vétusté, écrit partie sur papyrus, partie sur parchemin. L'ouvrage traitait d'astrologie, dé magie et aussi un peu de médecine. Prelati obtint ((lie le livre lui serait confié, et il s'empressa de Tapporter à Gilles. Il fut résolu qu'on tenterait une nouvelle évocation du démon, en se conformant rigoureusement, cette fois, aux principes que le livre édictait.

Nous avons, par bonne fortune, un récit des plus imagés, mais de tous points véridique, d'une de ces scènes de magie, auprès desquelles tout ce qu'a pu inventer l'imagination la plus débridée des romanciers parait un jeu d'enfants. C'est un drame réel qui se joue devant nous ; nous en voyons vivre ou plutôt revivre les acteurs et si nous n'en possédions les témoignages les plus explicites-, nous nous armerions de tout notre scepticisme pour opposer une dénégation brutale ta de pareilles extravagances.

C'est aux pièces de procédure que nous recourrons pour soutenir nos dires et fortifier la conviction hésitante du lecteur.

I >r donc, une nuit de l'été de 1 i39 — la précision ne saurait être trop rigoureuse en pareille matière — Gilles dé Rays, accompagné de son Italien «'t d<> trois de ses acolytes, après avoir fait

copieuse chère, pour ne point dire ripaille, au château de Tiffauges, s'était rendu dans une salle spacieuse du vaste manoir. Sur Tordre du maréchal, on avait apporté dans la pièce une grande quantité de charbon, de l'encens, une pierre d'aimant, des torches, des chandelles et un pot de terre destiné à recevoir le feu et l'encens.

Ces préparatifs terminés, Gilles et Prelati entamaient leur rôle.

Gilles ouvrait la marche, un flambeau à la main, Prelati suivait, tenant le livre des évocations. Les autres comparses portaient les différents accessoires.

Avec la pointe d'une épée l'Italien trace d'abord un cercle sur le sol ; dans l'intérieur du cercle, en quatre endroits différents, il dessine des croix. des caractères hiéroglyphiques, des signes en forme d'armes.

Le réchaud s'allume : une flamme s'élève, dont les reflets donnent aux murs et au visage des opérateurs un aspect fantasmagorique.

Un second fourneau est allumé, sur un autre point de la salle, non loin de la porte ; des dessins, non moins bizarres que les précédents, sont tracés sur le mur, avec un instrument pointu. On projette, sur les charbons ardents, les poudres magiques ; une fumée blanchâtre s'élève en nuages épais et remplit la pièce de parfums odoriférants.

L'évocateur annonce que tout est prêt pour recevoir Satan ; il fait ouvrir les quatre fenêtres de la salle, disposées en croix, détail dont la signification symbolique a son importance.

Sur les injonctions de Pévocateur, le sire de Rays renvoie les trois serviteurs; resté seul avec le magicien, il va suivre ses instructions à la lettre.

Gilles et le sorcier entrent dans le cercle magique tracé sur le sol de la salle. Tandis que Prelati a sous les veux le livre des évocations, le maréchai tient dans sa main une des cédules signées de son sang, prêt à en faire hommage à Satan dès qu'il se manifestera.

Pendant deux heures, les deux hommes, tantôt prosternés, tantôt debout, tour à tour suppliants et impérieux, commandant avec autorité ou priant avec humilité, invoquent le Démon. En vain ils le conjurent de se montrera eux; en vain lui promettent-ils, selon le rite, une colombe, un pigeon, une tourterelle ou un coq vivants, la puissance infernale reste muette à leur appel, le démon demeure sourd à leurs supplications.

Gilles commençait à perdre l'espoir de voir ses vœux se réaliser. Devant l'insuccès de ses manœuvres, il était près de traiter d'imposteur l'Italien, auquel il avait accordé jusque-là pleine confiance. Prelati dut employer toutes les ressources de son éloquence insinuante, toute son adresse en l'art dé

es

eu

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convaincre. Deux fois encore il le pousse à invoquer le démon ; mais Satan se montrait toujours rebelle.

Dès lors, le maréchal change de tactique : le diable se refuse à lui accorder audience ; peut-être se montrera-t-il plus accessible à ses représentants. Rays mande ses fidèles, Prelati et Poitou, et leur donne mission de procéder à une nouvelle évocation, mission délicate, que les deux délégués n'acceptent pas de très bonne grâce, mais à laquelle ils n'avaient pas le pouvoir de se dérober.

Par une nuit noire, les voilà courant les chemins, portant avec eux les flambeaux de cire, les aromates, le charbon, tous les ingrédients nécessaires, sans oublier le livre des évocations. Les deux compères ont suivi la route de Montaigu, de l'autre côté de l'étang qui baigne les murs du château, dans une prairie située à une portée d'arc de cet étang. Arrivés à un endroit propice, devant Poitou à demi rassuré, Prelati a commencé par tracer sur la terre, à Laide d'un couteau, les cercles magiques, et la cérémonie, dont nous avons parlé, se déroule à nouveau, sans plus de résultat. Satan persiste dans son mutisme obstiné.

Prelati prononce des verbes mystérieux, auxquels son compagnon n'entend goutte. Le vent siffle avec rage à travers les branches ; de gros nuages obscurcissent l'horizon; bientôt une pluie torrentielle

t mbe : il semble que tous les éléments se soient conjurés" au serviee de la puissance infernale.

< e fut, le lendemain, une scène terrible, quand

L'Italien et -«mi complice Jurent se présenter,, tête

devant le seigneur de Tiffauges. Gilles se

pandit eu reproches amers, s'emporta en invectives violentes; mais il retombait peu après sous le joug de l'astucieux Italien.

Celui-ci sentait diminuer son crédit ; il était temps de frapper un grand coup. Il n'y avait plus qu'un moyen de désarmer l'esprit maudit, de mériter -es faveurs, c'était de lui faire une ob!ation sanglante.

Ici L- grotesque va le céder à l'odieux.

■ Il est impossible que le maréchal réus^ dans >es entreprises, a murmuré un des familiers de Gilles de Rays, >'il n'offre an démon le sang et les membres d'enfants mis à mort.» Pour qui fait

lecture habituelle des poèmes les plus brûlants d'Ovide, et du récit qu'a fait Suétone des criminelles perversions des ( lésars romains, il en coûtera peu de consommer !«■ sacrifice qu'exige le Roi de l'Enfer. < m<- lui importent desvies humaines si, e prix, lu puissance qu'il convoite lui est acquis<

In jour quedeux de ses serviteurs onl pénétré dan- la chambre de leur maître, un spectacle horrible s'offre .1 leurs yeux. Ils aperçoivent celui*

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ci tenant « la main, le cœur, les veux et du sang » d'un petit enfant, qu'il vient de faire luer. Ils le voient rouler ces débris sanglants dans un linge blanc, le déposer sur la « symaise » de la cheminée : puis ils l'entendent ordonner de fermer sa chambre à clef et de ne laisser entrer àme qui vive sous aucun prétexte.

Le soir venu, Gilles dissimulait dans une des manches de son vêtement (on les portait fort amples à l'époque les restes mutilés et il les transportait dans l'appartement de Prelati.

Une nouvelle évocation fut tentée, qui n'eut pas plus de résultat que les autres. Lorsque le baron, dépité de cet échec, se fut retiré. Prelati prenait les parties offertes en sacrifice, les enveloppait dans un linge de lin et allait, d'un pas furtif. les inhumer en terre sainte. Le culte de Satan n'excluait pas le culte de Dieu.

Dieu, Gilles le ménageait, croyant corrompre le souverain juge avec des messes et des processions. Le Diable, il ne s'y fiait qu'à bon escient, faisant toujours ses réserves, lui offrant tout, « hors sa vie et son âme ».

Il fallait, à ces sacrilèges, quelque chose de plus impie encore que les sacrifices et les offices en l'honneur du Diable, il leur fallait le contraire de la Création, la dérision meurtrière de l'image vivante de Dieu.

Cette religion du Diable avait cela de terrible que, peu à peu, l'homme étant parvenu à détruire en soi tout ce qu'il avait de l'homme, il changeait de nature et se faisait Diable. Après avoir tué pour son maître, d'abord sans doute avec répugnance, il tuait pour lui-même avec volupté1.

Les actes dont nous allons aborder le récit sont ■ d'une corruption et d'une cruauté telles que l'antiquité religieuse et païenne, avec ses Sodomes et ses Eleusis, ses Néron et ses Caïns, n'offre rien de semblable à l'imagination2 ».

Telle iut la confession du grand criminel dont vont* être narrés les monstrueux exploits, que ceux qui l'entendirent, juges ou prêtres, habitués pourtant à recevoir les aveux du crime, frémirent d'apprendre tant de choses inouïes.

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