‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 19 sur 99 · I. L'Académie des Inscriptions «'t Bellea-Lettn s · texte numérisé non relu

I. L'Académie des Inscriptions «'t Bellea-Lettn s

LE LEGENDAIRE BARBE-BLEUE i»3

que Gilles de Rays avait été injustement condamné ; que le fameux capitaine, qui a reçu le châtiment de ses crimes mille fois prouvés, et de façon indéniable, irréfutable, doit être réhabilité par la postérité mieux instruite.

Quels arguments a-t-on produits à l'encontre de la sentence du tribunal de Nantes ?

Le fait capital qui domine le procès de Gilles de Rays, à entendre M. Salomon Reinach, serait resté ignoré de ses contemporains.

« La condamnation et la disparition du maréchal étaient nécessaires au duc de Bretagne et à son chancelier, l'évêque de Nantes, l'un et l'autre acquéreurs à réméré de grands domaines appartenant à Gilles. La date prévue pour le rachat approchait; la famille de Rays s'agitait; le seul moyen de se tirer d'affaire, pour le duc et son chancelier, c'était de faire disparaître Gilles, d'obtenir contre lui une sentence infamante, qui Pempêchàt de rien racheter et motivât même la confiscation de tous ses biens. Or, les horribles accusations qui menèrent Gilles à léchafaud furent lancées par l'évêque de Nantes ; son procès fut conduit sous la haute direction du duc de Bretagne ; le maréchal a donc été accusé, jugé et exécuté par des gens ou à l'instigation de gens qui avaient un gros intérêt personnel à sa ruine. »

Voilà un motif de suspicion que pouvait in-

voquer l'accusé ; il ne Ta point fait cependant.

Quant aux accusations elles-mêmes, étaientelles injustifiées ?

Pour qui a lu avec attention les procédures, il n'est pas permis de conserver le plus léger doute. Mais pour l'avocat d'office du sire de Champtocé et de Machecoul, ce sont « accusations à la fois extravagantes et banales [sic). L'accusation de tuer des enfants se rencontre tout le long de l'histoire : il suffit de rappeler le Massacre des Inno* cents attribué par l'Evangile de Luc à Hérode; les meurtres d'enfants, dont les païens accusaient les chrétiens, dont les chrétiens orthodoxes accusèrent les chrétiens schismatiques et les Juifs, dont les Chinois de nos jours accusent les chrétiens. Toutes les fois que cette accusation se produit, comme celle d'empoisonner les puits ou les rivières, l'historien se méfie et soupçonne une machination. Les deux cents jeunes victimes de Gilles n'ont probablement pas plus de réalité historique que celles du vieil Hérode. »

Nos lecteurs seront avec nous, d'un avis différent. Ils admettront malaisément que, des cent dix témoignages produits contre G. de Rays, « il n. ii subsiste que neuf, qui se réduisent bientôt à trois, dont deux se ressemblent tellement qu'ils ont dû être dictés par une même personne; et le troisième est celui d'un individu qui dit avoir vu

douze fois le diable, ce qui n'est pas un très bon garant de véracité ».

Quant à prétendre que Gilles ne s'est décidé à confesser ses crimes que « sous la menace d'horribles tortures », c'est méconnaître volontairement que ces aveux sont antérieurs, comme la objecté un des collègues de M. Reinach, à la prétendue scène d'inquisition qu'on voudrait évoquer.

Tous les témoins ont déposé volontairement et sans contrainte. Nul texte ne signale qu'aucun d'entre eux ait été mis à la torture.

Les parents des victimes, leurs voisins, leurs amis, les notables du pays sont venus d'euxmêmes raconter les circonstances dans lesquelles les enfants avaient été ravis. Les « racoleurs » de Gilles de Rays ont confirmé ces dépositions, les complétant par le sombre tableau des horreurs auxquelles Gilles se laissait aller sur les cadavres de ses victimes, lorsqu'il offrait leurs mains, leurs yeux et leur cœur à son magicien, François Prelati. L'accusé ne récusa, d'ailleurs, aucun témoignage, conservant, pendant toute l'instruction de son procès et jusqu'au lieu du supplice, l'attitude d'un repentant. Il implora le pardon des parents, demanda instamment au tribunal qu'on publiât en langue vulgaire le récit de ses aveux.

Avons-nous à produire d'autres arguments ? Un des principaux complices du maréchal, échappé par

miracle au supplice qui l'attendait, en demandant des lettres de rémission ne songe pas à plaidernon coupable ; il avoue, au contraire, les horribles forfaits de (iilles de Rays, auxquels il a participé et ne cherche que dans son jeune âge une excuse à ses crimes.

Enfin, la famille même de (iilles de Rays n'élève, après sa mort, aucune protestation. La veuve et la fille du misérable acceptent comme acquise la condamnation de celui dont elles portent le nom, et la perte de ses revenus.

On ne découvre donc, conclut M. Valois, dont nous avons résumé l'argumentation, aucune base sérieuse à la tentative de réhabilitation, fort habilement présentée, du reste, par M. Salomon Reinach. (iilles de Rays a fait des aveux complets, librement, sans torture. Son collaborateur habituel, L'Italien Prelati, a reconnu l'oblation sanglante du sang et des membres d'enfants au démon. Ils ont, tous les deux, énuméré. dans leurs horribles détails, les meurtres qu'ils ont commis, les raffinements dont ils les ont accompagnés. Aucun doute ne plane sur leur culpabilité ; la vérité éclate ici avec un luxe de preuves aussi abondant qu'on le peut exiger. Toutes les pièces du procès, tous les documents de la cause ont été consultés. Les juristes se sont prononcés sur la validité, sur la correction de la procédure. La'cause est enten-

due : l'accusé a été. justement et selon les formes, condamné.

Les juges ecclésiastiques, une fois leur mission accomplie, livraient d'ordinaire l'accusé au bras séculier ; dans la circonstance, ils n'ont pas eu à procéder de la sorte, l'enquête civile ayant marché parallèlement à celle de Févèque et du vice-inquisiteur.

L'avis unanime fut que le maréchal de Rays avait mérité la mort ; les opinions ne divergèrent que sur le mode de supplice qu'il convenait de lui infliger. Après mûre délibération, il fut prononcé, qu'outre l'amende de 50.000 livres au profit du duc de Bretagne, le sire de Rays serait pendu et brûlé vif.

Trois gibets furent dressés pour le maréchal et deux de ses principaux complices, Henriet et Poitou.

On plaça sous les pieds de Gilles un escabeau; une corde fut passée à son cou ; on retira l'escabeau qui le soutenait : le maréchal de Rays fut lancé dans l'espace au-dessus du bûcher, et l'on mit le feu au bois amassé au-dessous de lui.

L'agonie fut courte. Le feu s'éleva autour du corps du supplicié ; la corde, qui le soutenait au milieu des flammes, à demi consumée, se brisa et le corps tomba sur le bûcher...

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Quand il fut mort. Henriet et Poitou furent pendus à leur tour et brûlés vifs : leurs cendres furent jetées auvent.

Les pères el mères de famille, selon une tradition restée vivace, jeûnèrent pondant trois jouis, pour mériter au coupable l'indulgence divine et, ajoutc-l-on. les parents ne manquèrent pas, selon la coutume, de donner à leurs enfants le fouet jusqu'au sang.

Cette curieuse coutume existait encore au seizième siècle, Rabelais nous en est garant : lorsqu'un événement important, tel qu'une exécution capitale, avait lieu, on fustigeait d'importance les petits enfants, afin qu'ils ne perdissent pas le souvenir du crime commis et du châtiment qui l'avait suivi. On pensait, de la sorte, inspirer l'horreur du mal par la crainte du supplice.

Parlant de Ténor-mité des forfaits reprochés à (iillc> de Rays. Michelet convient que « ni les Néron de l'empire, ni les tyrans de Lombardie, n'auraient eu rien à mettre en comparaison; il eût fallu ajouter tout ce que recouvrit la Mer .M<'i(.> et, par-dessus encore, les sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient les enfants ».

Quand on se représente ce hideux vampire s'ac-

li pissant sur ses victimes pantelantes, « riant

du rictus de la bestialité » au spectacle des gorges

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coupées, pour s'endormir après d'un sommeil quasi-léthargique : quand on entend l'aveu cynique de toutes les abominations ou se complaisait cette immonde brute, devant tant de sang et tant de boue mêlés, l'esprit humain recule d'épouvante. On se demande si l'homme qui s'est livré à de tels déportements jouissait bien de toute sa raison ; si une telle déviation morale n'a point à sa base une anomalie physique ; si l'on a affaire, d'un mot, à un fou, ou à un être possédant sa lucidité d'esprit.

Dans l'appareil de la justice, l'homme de science n'estapparu, onle sait, que tardivement. Bien que, contrairement à l'opinion reçue, les expertises médico-Jégales remontent à une époque assez lointaine, on ne se préoccupait guère du degré de responsabilité du prévenu, et on n'aurait point songé à chercher une atténuation de culpabilité dans sa débilité mentale.

Toutefois, et ce n'est pas une des moindres surprises de l'affaire que nousévoquons, les contemporains de Gilles de Rays auraient pu croire a un détraquement cérébral, chez le personnage, s'ils avaient eu connaissance du mémoire justificatif qu'avaient rédigé les héritiers du maréchal.

On croit et on répète de toutes parts qu'il est fou, essaient-ils d'accréditer ; souvent il erre à l'aventure, laissant échapper des paroles incohé-

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rentes, sauvages, insensées et ne rentré qu'à la tombée de la nuit, épuisé de fatigue [.

Ce qu'on nous dit encore c'est qu'il pleure parfois ; il jette des cris de douleur, il tombe à genoux. Dans cet état d'esprit, mobile et violent, les impressions les plus diverses se succèdent. Mais, à l'aspect d'une nouvelle victime, la bête reparait, et selon le mot terrible de l'Écriture le chien retourne à son vomissement.

Telle fut cette créature d'exception ; tel fut le monstre qui s'offre à notre examen.

Nous n'aurons pns grand'peine à classer sa vésanie. Son « cas » a été maintes fois étudié par les aliénistes et les plus autorisés en la matière se sont prononcés 2. Pas de divergences de vues, tous sont tombés d'accord : Cilles de Rays est un assassin par volupté, un « sadique » sanguinaire.

Comme Tibère, comme Néron, comme Caïus Caligula,C. de Rays est un perverti génital et, plus précisément, un uraniste 3, qui s'aggrave d'un

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