‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 23 sur 99 · V. la note 1, de la i» S4fl de l'ouvrage deBossard · texte numérisé non relu

V. la note 1, de la i» S4fl de l'ouvrage deBossard

« Par moment... ses yeux devenaient fixes et leur pupille se dilatait de telle sorte, en s'allumant d'un feu sombre, que la prunelle semblait remplir toute l'orbite, qui s'arrondissait et se renfonçait dans la tète. Alors, son teint prenait des teintes blafardes et cadavéreuses; son front, surtout à la naissance du nez, se plissait de rides profondes et sa barbe, qui semblait se hérisser, était plutôt bleu que noire. '» Cette barbe singulière, en réalité était noire, bien que les cheveux fussent blonds ; mais « elle prenait, sous certaines inlluences de lumière et de position, des reflets presque bleuâtres » : d'où le surnom, encore populaire en Bretagne, de Barbe-Bleue, donné au sire de Rays 2.

Pour en revenir à la mentalité de notre héros, nous manquons d'éléments suffisants pour en établir le coefficient : entendez que nous ne saurions porter un jugement équitable, si nous isolons Gilles de Piays de son temps.

1. Le bibliophile P.-L. Jacob Curiosités de l Histoire de France, 2e série).

2. La légende de Barbe-Bleue, nous dit M. Baudouin, esi une légende générale, un cas de traditionnalisme bien connu, appliqué, après coup. h Gilles de Rays : on la retrouve en Bretagne et ailleurs. En Vendée, elle s'applique aussi à une dame du quatorzième siècle, vivant antérieurement à notre héros, Béatrix de Fontenelles. Pour la légende de Barbe-Bleu*1 à l'étran' ger; cf. Vizetelly. Blueband \ London, 1902.

Le maréchal a beau être un monstre, peut-être ne différait-il pas de ses contemporains autant qu'on serait tenté de le croire : qui sait s'il causait aux gentilshommes du quinzième siècle l'impression d'horreur qu'il produit sur nous ?

(lue lui reprochait-on plus particulièrement? Ses meurtres, ses actes de sodomie ? Non ; des sacrilèges, des maléfices et « œuvres perverses de diablerie ».

C'était, de toute ancienneté, l'opinion acceptée en Bretagne, comme dans d'autres pays, que le sang des petits enfants servait dans les sacrifices offerts au diable. Quand l'avocat de l'inculpé essaiera d'implorer la clémence des juges, il ne touchera pas au fond de la cause, il ne discutera pas les principaux chefs d'accusation, il mettra tout sur le compte de « l'esprit immonde... d'où il appert que ledit homme, n'est plus un homme, mais habitacle de démons ».

Toute la plaidoirie de la défense ne visera qu'à montrer cette suggestion diabolique. Le diagnostic de psychopathie sexuelle est une idée, nous devrions dire plus exactement une interprétation moderne.

Lorsque le sire de Rays écrit à Charles VII, pour solliciter sa grâce, il confesse qu'il n'a quitté le service du roi, qu'à cause de « certaine furieuse passion et convoitise » qu'il sentait envers le Dau^

phin, à ce point qu'il faillitun jour l'occire, «comme depuis il occit nombre de petits enfants, par secrète tentation du diable ».

Aujourd'hui, où on ne croit guère plus au diable nous verrions, en Gilles de Rays, un monomaniaque, entretenant comme à plaisir, cultivant sa monomanie. L'affaiblissement progressif de la volonté n'est qu'une circonstance peu atténuante.

Un fait hors de discussion, c'est que ce raffiné de sensualité éprouvait une indicible volupté à voir couler le sang ; qu'il se complaisait dans ce spectacle. Les dépositions faites au procès par ses complices sont à cet égard1 des plus explicites.

Un des reproches qui ont été faits à l'auteur d'un travail qui a été pour nous un guide précieux1, c'est de n'avoir pas donné un aperçu, à l'occasion de sa monographie, des mœurs du temps ; d'avoir négligé de profiler le décor dans lequel avait vécu le personnage ; de n'avoir pas, tout au moins, tenté d'esquisser la mentalité des contemporainsdu maréchal, pour nous mieux faire comprendre la sienne propre. Cette lacune a été comblée depuis ; du moins s'y est-on essayé, si on n'y a toujours réussi.

Page 1