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FlG. 12. — AGNÈS SOREL.
déchargeait pas pleinement Jacques Cœur d'une autre accusation qui, pour un autre arrêt, était déclarée fausse et calomnieuse, « Car la dite Sorel, ajoutaient-ils, ne fut jamais empoisonnée qui est un fait sujet à preuve, et qu'il soit vrai (que) ladite demoiselle eut un enfant avant sa mort qui a vécu six mois, qui est preuve claire que jamais ne fut empoisonnée ; et ce appert par le procès (procès-verbal) de maître Robert Poitevin [ ».
Voilà une allégation assurément grave, et dont nous n'avons nullement lieu de suspecter la véracité. En cherchant à justifier leur père dans un mémoire public, les enfants de Jacques Cœur ne se seraient pas exposés à un démenti qui aurait ruiné le bien-fondé de leur cause. Ils n'auraient pas osé publiquement déclarer qu'Agnès Sorel avait eu un enfant avant sa mort, si la favorite ne fût pas morte en couches.
De ce que l'enfant a vécu six mois, on peut induire avec certitude que la mère n'a pas succombé au poison ; car, autrement, il serait difficile
1. Robert Poitevin était un personnage considérable non seulement à la Cour, mais dans l'État. Il avait été délégué, par la Faculté de médecine de Paris, en H3.">, pour représenter l' Université au Congrès d'Arras et, à ce titre, il avait coneouiu,<lans une large mesure, à la pacification du royaume. Il figura jusqu'à sa mort sur la liste des docteurs-régents. Il jouissait auprès du roi du plus grand crédit, autant qu'auprès de la maiti < rovale.
d'admettre qu'il eût été possible d'empoisonner la mère, sans faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein ; à moins que celui-ci ne fût venu au monde avant que le toxique ait été administré.
Quoi qu'il en soit, la mort rapide, foudrovante, de la favorite parut, tout d'abord, être le résultat d'une manœuvre criminelle.
Le roi. qui avait assisté aux derniers moments de sa maîtresse, qui avait été témoin de ses souffrances, ne fut pas le dernier à admettre la possibilité, la réalité du crime. Mais où était la preuveoù le moindre indice d'un pareil forfait ? Les npparences seules plaidaient en sa faveur.
>'ous n'avons, malheureusement, en notre possession, aucune pièce, rédigée par un homme de l'art, qui nous permette d'étayer d<'> conclusions fermes et nous comprenons et nous partageons l'embarras de ceux de nos confrères qui ont cherché à élucider ce troublant problème.
L'un d'eux, qui vient de le reprendre récei liment '. M. le professeur Brdnon (de Rouen), après avoir discuté diverses hypothèses, que nous allons après lui passer en revue, conclut formelleit contre l'empoisonnement.
1. Cf. Vie et aventures galantes de la belle Sorel, par Robert Dcquesne ; Albio Michel, éditeur; Paris, 1909.
Disons de suite que nous partageons sans réserve son opinion. Nous serions, cependant, moins affîrmatif que lui, sur l'étiquette à donner au mal qui a enlevé la favorite.
A quelle maladie aurait succombé la Dame de Beauté ? Les chroniqueurs parlent d'un « flux de ventre, » sans plus de détails.
A la suite d'un voyage très fatigant, entrepris en plein mois de janvier *\ alors qu'elle était en état de grossesse, Agnès Sorel avait dû, dès son arrivée, s'aliter. On l'avait transportée au manoir de Mesnil, ferme ou maison de plaisance, indépendante des abbés de Jumièges, et qui a conserve le nom de Mesnil-la-Belle. en souvenir, penset-on, du séjour de la belle Agnès.
Peu après, celle-ci mettait au monde une fille, et à la suite de sa délivrance . elle présentait les symptômes dune entérite aiguë.
Celle-ci aurait persisté durant un mois ; cette particularité est à retenir, elle nous paraît mal se concilier avec l'idée d'un empoisonnement
1. Agnès Sorel mourut le 9 février 1449. selon la manière de compter de ce temps-là, où l'année commençant à Pâques, le mois de février se trouvait à la fin de l'année 1449. Mais, suivant notre manière décompter aujourd huiles années, ce même mois se trouvait dans le commencement de l'année 1450. (Observations sur Agnès Sorel, par le P. Griffet; ext. de ÏHist. de France, de Daniel, t. VII.)
rapide, d'une intoxication aiguë. On songe plutôt à une maladie infectieuse, à forme entérique, pouvant expliquer un flux intestinal durant 30 à 40 jours.
Avec le docteur Brunon, nous ne croyons pas légitime le diagnostic de typhus (le mot de fièvre typhoïde est de création bien postérieure). « La lièvre typhoïde, ainsi que l'observe ce pénétrant clinicien, a pour caractère essentiel la stupeur .- «lu malade et l'obnubilation de l'intelligence. 11 est peu vraisemblable qu'un typhique, succombant au quarantième jour de sa maladie, soit capable de faire des réflexions philosophiques sur la vanité des choses humaines et de régler ses affaires particulières en pleine connaissance '. »
Et puis, avec ce symptôme unique, la diarrhée, ne serait-il pas au moins téméraire de conclure à une typhoïde ?.
Ne sagirait-il pas. plus simplement, de la dysenterie ? Cette affection a longtemps sévi en France; certaines régions, notamment le bassin de la Loire, berceau d'Agnès Sorel, ont été. à maintes reprises, éprouvées par cette endémoépidémie. De plus, la dysenterie frappe à tous les
1. Agnes s<»n'i <'-i limite, éo effet, en pleine connaissance, ■ non -;»ns avoir mis ordre licté son testament
et distribué ses donations *>.
âges : les adultes n'en sont pas plus à l'abri que les enfants et les vieillards. Agnès a pu en être d'autant plus facilement atteinte, que son organisme se trouvait en état de « moindre résistance ».
Mais, d'autre part, plusieurs arguments, mis en lumière par le savant confrère dont nous suivons le raisonnement, infirment l'hypothèse de dysenterie épidémique.
En 1450, il n'y a pas d'épidémie régnante, autant qu'on peut le savoir, parmi les Français. La malade est atteinte pendant l'hiver, et non pendant les grandes chaleurs. Enfin, le cas est isolé et il frappe précisément une femme qui n'a pas de contact direct avec l'armée et qui, malgré le malheur des temps, peut, grâce à son rang, se donner le bien-être qui manquait probablement autour d'elle.
Le riche échappe, en général, au fléau. La mort du dysentérique est une mort misérable, survenant après plusieurs heures ou plusieursjours d'agonie, pendant lesquels le pouls faiblit peu à peu. La face se cyanose et l'asphyxie monte graduellement. La gente Agnès a été plus respectueusement touchée par la mort. Elle mourut, disent les chroniques, dans l 'éclat de sa beauté. Pour tousces motifs, on ne peut pas rejeter absolument le diagnostic de dysenterie ; mais, cependant, il est peu probable qu'il soit exact.
Il est, d'ailleurs, un détail qu'il ne faut pas perdre de vue, dans cette discussion rétrospective, c'est que la maladie est survenue dans la
période qui a suivi l'accouchement \ pourquoi ne serait-ce pas une fièvre puerpérale ?
Mais il est aussi, il est surtout parlé, et c est
même le symptôme qui a le plus frappé les médecins, d'un « flux de ventre ». Il n'y a nas là, que nou> sachions, antinomie.
Le flux intestinal, ainsi que le remarque le docteur Brunon.est un signe des grandes infections puerpérales. L'entourage d'Agnès a été frappé par 1<j symptôme le plus saillant, a celui qui, de >a nature même, pouvait le plus blesser la délicatesse de la reine de beauté. Accidents intestinaux et accidents utérins ont pu se confondre dans l'esprit de tous et dan^ celui de la malade ».
Pourquoi n<1 pas admettre qu'Agnès Sorel aurait succombé à la dysenterie des accouchées, à la colite puerpérale ? Cette affection, dont on doit la description auxdocteurs YinayetLaroyenne de Lyon), survient trois ou quatre jouis après l'accouchement et s'accuse par du ténesxne et une émission de mucosités sanguinolentes.
Que ce soit la conséquence d'une infection, ou que les phénomènes morbides soient explicables par le mécanisme de la grossesse, il nous parait h x de le discuter. Nous serions même, quant à nous, assez disposé à ne pas apporter trop de précision dans nos conclusions, pour un cas où, nous le répétons, La pièce décisive, telle qu'une
observation clinique ou un rapport d'autopsie, fait défaut. Mais cela n'empêche point que l'examen des faits nous porte à nous ralîier à la seule hypothèse acceptable : celle d'une mort naturelle.
Le très averti conservateur du Musée historique de Versailles, M. Pierre de Nolhac, le cicérone le plus informé et le plus obligeant qui soit. dans ce vaste domaine dont il est l'administrateur, découvrait récemment une sanguine fort bien dessinée, qu'il eût bientôt identifiée : sans nul doute, on se trouvait en présence d'une étude, d'un crayon, dont Fauteur était celui à qui Ton doit la cire effrayante, le masque criant de réalisme, qui donne, au premier aspect l'impression d'un être figé, momifié, qu'un reste de vie anime encore.
On se plait à imaginer, en présence de cette effigie, qu'on a devant soi une de ces vénérables douairières d'un régime disparu, au pli dédaigneux des lèvres, au menton obstiné qui, ne se consolant pas de sa déchéance physique, essaie de lutter contre l'inéluctable arrêt du sort qu'elle sent proche et dont elle s'efforce à retarder l'échéance.
Vient-on à se renseigner, l'illusion se dissipe : te vieille femme décrépite, au chef orné d'une perruque en cheveux véritables, c'est... le portrait de Louis XI Y, c'est la tête du Roi-Soleil î
« Qui n'a pas vu cette effigie, écrivait naguère un amateur d'art et de curiosités1, ne connaît qu'imparfaitement le Grand Roi, ce Jupiter olympien dont la vaste perruque achève l'imposante grandeur.
Ce monarque n'est plus à l'âge des fêtes théâtrales où les maîtresses étaient un des luxes du trône. Il n'a plus sur la lèvre cette légère moustache qu'il avait portée depuis sa jeunesse Il a
dépassé sa soixantième année et, incliné sous les reliques, près de la robe austère de la veuve Scarron, atteint de cet immense ennui qui dévore un jour tout ce qui a été grand sur la terre, il pleure de vieillir et redemande ses légions à Yarus. Mais, à l'air de sa grande figure, qui se relève encore, on voit qu'il s'est senti, comme Yespasien, devenir Dieu.
Cette portraiture, prodigieuse d'effet, et en quelque sorte palpitante, un des rares monuments restés aujourd'hui de cet art fragile des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, rappelle les effigies d'ancêtres, modelées en cire chez les anciens Romains. »