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Feuillet de ÇoxcnES, Causeries d'un Curieux, l. II

Quand on pénètre dans la Chambre du Roi, à Versailles, ce masque attire irrésistiblement.

La description qu'en donne le Catalogue du Musée est d'une exactitude scrupuleuse, outre qu'elle nous donne des détails fort précis, qui en parachèvent le signalement.

Le Roi est représenté à l'Age de 65 à 67 ans. 11 est vu de profil et tourné vers la droite ; il est en cire coloriée.

L'œil çst en émail ; la tète est recouverte d'une véritable perruque, qui pourrait bien avoir été portée par le Roi lui-même. Le buste est formé par une portion de vêtement en velours cramoisi, un fragment de dentelle et un cordon bleu. L'artiste a poussé l'exactitude jusqu'à reproduire les marques de petite vérole qui se trouvaient sur le visage du Roi.

« Ce profil est vivant, ajoute un commentateur, à tel point qu'on a l'impression de sa chair jaune, exsangue ; la moustache et la barbe rasées, laissant leur trace; le nez à l'aile teintée de rouge ; les lèvres pâles, l'inférieure avançant; l'œil d'émail, à prunelles gris-verdàtre, luisant sous la peau plissée des paupières, où sont plantés des cils ; les sourcils sont peints. >>

C'est une image peu flatteuse, que ce portrait d'un vieillard arrivé au dernier degré de la de-

crépitude. Sous cette perruque « en cheveux », le masque empâté a pris des contours malheureux et on peut se demander à quel sexe appartient l'être qui possède ce visage. Quand, on songe que cette tète monstrueuse se superposait à une taille plutôt petite *, on se prend à plaindre le Roi

1. Sur la taille de Louis XIV, on est, à vrai dire, très peu fixé. Voici les indices les plus positifs que nous avions pu recueillir à ce sujet. Étant tout enfant, le futur roi disait, en regardant ceux qui 1 entouraient, qu'il souhaiterait être un jour de la taille de Dubois son valet de chambre) plutôt grand, si nous nous en rapportons à l'exclamation de la reine qui, à l'aspect de ses deux garçons, moins grands toutefois que leur père, -s'écriait : ■ Ils ne sont pas de taille mauvaise ». L'Italien M.uiani assure que la haute taille de Louis XIV le faisait reconnaître au milieu de son escorte ; l'ambassadeur vénitien Abuse Grimani dit. de même, que le « Roi est d'une complexion vigoureuse, d'une haute stature, d'un aspect majestueux». Un autre Vénitien, Aloïse Sagredo, admire, « l'aspect héroïque, la stature remarquable et le port majestueux de Louis XIV. » « Quand même, dit-il, Dieu ne l'aurait pas fait naître roi, il serait le plus bel homme de son royaume. » Locatelli le trouve d'une taille assez élevée, mais les épaules légèrement voûtées (Cf. Voyage de France, de Sébastien Locatelli. p. 12t'(, édit. Vautier). Malgré cette abondance de textes, nous ne sommes qu'imparfaitement renseignés, car tous ces témoin» n'ont vu le r<»i que revêtu de son costume de cérémonie, avec la perruque sur la tête »'t les haut- talons aux pieds, qui contribuaient singulièrement à exhausser s;i taille et n la redresser. Il y a, à cet égard, dans les Notes sur Pari*, de YY.-M. Tii.m kehay, un passage qui est à reproduire. A la suite d'une promenade à Versailles, l'impitoyable humoriste 5'exprimail en ces termes : « ... Si quelqu'un a iamais personni-

LES VAPEURS DU ROI-SOLEIL 17ô

d'avoir été trop fidèlement reproduit et il faut avoir pour Louis XiV une admiration fortement trempée, pour ne pas évoquer les côtés les plus fâcheux du règne !.

Devant ce masque pétrifié, si le respect se perd2, de quelle immense pitié on se sent saisi !

fié la majesté royale, c'est Louis XIV. Mais un Roi n'est pas royal au centimètre des pieds à la tête, dirait un poète ; essayons donc, par curiosité, de calculer ce qui entrait de majesté dans cette majestueuse figure du Ludovicus rex. Nous avons cherché à résoudre exactement ce problème dans les dessins ci-joints (v. plus loin, p. 209). L'idée de dignité royale est également bien rendue dans les deux croquis de droite et gauche. Vous voyez immédiatement que la majesté réside dans la perruque, les souliers à hauts talons et le manteau semé de fleurs de lis. Quant au petit vieux tremblotant, bedonnant, tout ridé, haut de cinq pieds deux pouces, en veston et en culottes, on n'aperçoit en lui aucune trace de majesté, bien qu'il vienne justement de quitter ces mêmes vêtements. Mettez-lui la perruque et les souliers : il a six pieds ; ajoutez-y le reste, le voilà plein de majesté, de grandeur, c'est un héros ! Ainsi donc, ce sont les perruquiers et les savetiers qui font les dieux que nous adorons : ne Tadorons-nous pas tous, en effet ? Certainement, bien que nous sachions qu'il fût bête, sans cœur, pingre, d'un courage personnel douteux, nous devons l'adorer et l'admirer, et dans nos cœurs nous gardons de lui une grande image à laquelle nous attribuons esprit, grandeur, valeur et l'énorme proportion d'un héros 1 »

1. Molimer. Les Meubles du moyen âge et de la Renaissance : les Cires. Paris, 1897, in-f°.

2. Ce manque de déférence se trahit dans ces lignes, dont fauteur est, à un double titre, membre de l'Institut : « la cire d'Antoine Benoist, image obsédante, j'allais dire fétide, du despote ennuyé, pituiteux, rongé de malaises, dont cette gale de Saint- Simon s'amusait à compter les purges... »

Ce ne sont plus les portraits gracieux du jeune Roi, de mine à la fois fîère et candide, à qui la Gloire, agenouillée sur les nues, tend au-dessus de la tête, une couronne de lauriers ; ce n'est pas le vainqueur de la Fronde, le sceptre en main, un pied posé sur un soldat gisant qui symbolise la Discorde.

Comme on est loin de l'époque triomphale où Le Bernin, appelé de Rome pour terminer le Louvre, exécutait le premier grand buste officiel de son auguste modèle ! Avec la statue, costumée à la romaine, de Warin, comme avec le buste, plus grand que nature, de Coysevox, nous avons un Louis XIV en pleine maturité, mais paraissant toujours jeune, superbe d'allure.

Plus solennel, il nous apparaît dans les toiles de Rio-aud, dont une est restée entre toutes fameuse1.

Mais, entre tous ces marbres ou ces toiles, ces bronzes et ces médailles , dont le caractère, plus ou moins officiel, nous inspire défiance, un document seul nous retient, nous agrippe, parce qu'il nous restitue l'homme, non le demi-dieu, et l'homme dans toute sa misère physique, dévêtu de ses ornements d'apparat, dé-

1. V.le très attachant opuscule de M. André Pératé, sur « les traits de Louis XIV au Musée de Versailles ». Versailles, imprimerie Aubert, 1896.

FlG. 13. — TÈTE DE CIRE DE LOUIS XIV.

(Se trouve dans la Chambre du Jloi, à Versailles.

pouillé de son auréole prestigieuse : ce document, c'est la cire de Benoist.

Qu'était l'artiste qui eut l'honneur redoutable de léguer à la postérité les traits, au naturel, de celui qui ne parait pas avoir pris offense qu'on ait osé attenter à sa majesté royale ?

Antoine Benoist exerçait ses talents à la fois comme sculpteur, comme peintre de portraits et comme modeleur en cire.

Son père était d'origine noble, il avait dérogé en embrassant la profession de menuisier-sculpteur sur bois f.

Le jeune Benoist avait eu pour maître un artiste mantouan, que Marie de Médicis avait, dit on, fait travailler.

Dès l'âge de 26 ans, il figurait sur la liste des peintres de la maison du Roi.

Son habileté dans le modelage en cire le mit bientôt en réputation; celle-ci fut au comble, quand le Roi eût consenti à lui servir de modèle.

Plusieurs fois, en effet, le fier Louis XIV condescendit à poser devant l'artiste. L'élan et l'exemple étaient donnés : à l'instar du maître, toute la Cour alla défiler dans l'atelier d'Antoine Benoist2.

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