Le Mercure galant
tisan et dont nous ne pouvons tirer aucune induction physiologique, aucune indication utile sur le tempérament du Roi, dont cette étude est le principal objectif.
Autrement évoeatrice la figure de cire où revit le Louis XIV des dernières années, le Roi-Soleil orné de la monumentale perruque1 qui en fut le plus bel ornement.
1. La partie la plus rapprochée de la chambre à coucher de Louis XIV était le Cabinet du Roi, l'autre formait le cabinet des Perruques. Le cabinet des Perruques ou cabinet des Termes, était décoré de 20 figures d'enfants. en forme de termes, placées au-dessus de la corniche. C'est dans cette pièce que se trouvaient placées, dans une armoire couverte de glaces, les perruques du Roi. qui en changeait plusieurs fois dans la journée.
« Avant que le Roi se lève, dit l'Etat de France de 1708. le sieur Quentin, qui est le barbier ayant soin des perruques, se vient présenter devant S. M. tenant deux perruques ou plus de différente longueur; le Roi choisit celle qui lui plaît, suivant ce qu'il a résolu de faire dans la journée. Quand le Roi est levé et peigné, le sieur Quentin lui présente la perruque de son lever, qui est plus courte que celle que le Roi met ordinairement et le reste du jour... Le Roi dans la journée change de perruque, comme quand il va à la messe, après qu'il a dîné, quand i! est de retour delà chasse, de la promenade, quand il va souper, etc. Le garçon qui est commis pour peigner les perruques du Roi a 200 écus sur la cassette. »
A quel âge Louis XIV commença-tri] à porter perruque ? Vraisemblablement, à la suite de la maladie qui avait retenu le jeune roi à < ialais pendant tout le mois de juili.'t 1658 r\ au cours de laquelle ses cheveux avaient dû être coupés. A-t-il adopté iplètemeni <vtte coiffure à dater de cette époque ? On a prétendu P. I.\' roix, Dix-septième siècle, institutions, etc. que ee
On devine ce que recèle d'affres de toute sorte ce masque, douloureusement contracté, de l'homme qui a pu atteindre les limites de la vieillesse, en dépit des mille indispositions, maladies ou infirmités, dont il fut assailli: en dépit, devrions-nous ajouter, des médications, multiples autant qu'offensives, que lui firent subir ses archiatres, et que défia la constitution robuste dont la nature avait généreusement gratifié le monarque.
Les dispositions natives du fils d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, le premier médecin préposé au soin de cette précieuse santé nous les a fait connaître, en termes dont le ton dithyrambique n'affaiblit pas la portée.
Dieu, par une grâce particulière, consigne-t-il verbeusement sur ses tablettes, nous a donné un roi si accompli et si plein de bénédictions, en un temps où toute la France avait presque perdu toutes les espérances d'un si heureux successeur et lorsque le roi son père... commençait à se ressentir d'une faiblesse extraordinaire, causée avant l'âge par ses longues fatigues et l'opiniâtreté d'une longue maladie, qui l'avait réduit en état de ne pouvoir pas espérer une plus longue vie ni une parfaite
n'est que bien plus tard, en 1673. que le Grand Roi se serait soumis à cette servitude. (Cf. Inlerméd:aire, 30 janvier 1S96, col. 130). Louis XIV gagna plus d'un rhume à essayer des perruques en hiver dans cette pièce froide qu'était le Cabinet des Perrruques (Dussieux, Le Château de Versailles, t. I, 223; cf. le Cabinet secret de THistoire, première série).
guérison; de sorte que l'on avait sujet, durant la grossesse de la reine-mère, d'appréhender que ce royal enfant ne se ressentît de la faiblesse du roi son père, ce qui, indubitablement, serait arrivé, si la bonté du tempérament de la reine et sa santé héroïque n'avaient rectifié les mauvaises impressions de ses premiers principes.
Ces remarques, à une époque où l'hérédité n'avait pas acquis force de dogme, offrent un intérêt qu'il serait oiseux de souligner.
Lors de la conception de Louis XIV, son père présentait tous les signes d'une déchéance physique, qui n'a pas échappé aux yeux les plus favorablement prévenus. Mme de Motteville dit expressément, qu'aux approches de sa fin, « il Louis XIII) était si cassé de fatigues, de ses chagrins, de ses remèdes et de ses chasses qu'il ne pouvait plus vivre ». Aussi le premier médecin du jeune prince insiste-t-il, avec raison, sur cette particularité qu'il a été « engendré par un père fort valétudinaire et sur la fin de ses jours », et qu'il ne saurait trop user de précautions, ni assez « se servir de sa vertu, pour résister aux excès de la jeunesse », afin de se garantir des accidents qui pourraient troubler sa santé et abréger sa vie.
La faiblesse native de l'enfant-roi a causé des appréhensions constantes à ceux qui avaient la redoutable charge de veiller sur sa fragilité. I
FlG. 14. — PORTRAITS DE LOUIS XIV A DIFFÉRENTS AGE-
(D'après Benoist.)
marques non équivoques de vigueur précoce ne suffirent pas à les calmer *.
La première alerte survient, alors que Tenfançon n'a pas atteint sa dixième année. Toute la Cour est en émoi, quand on apprend que le jeune souverain offre tous les symptômes de la petite vérole. Le mal suit heureusement son cours et les alarmes sont vite dissipées.
Après une trêve de courte durée, les inquiétudes renaissaient2. Dès lors, se manifestent une / « faiblesse de poitrine » et une débilité d'estomac,
1. « L'enfant vigoureux avait, en trois mois, fatigué trois nourrices : la première était une personne noble. Mlle de la Giraudière, femme d'un avocat au bureau des trésoriers d'Orléans. Les autres, la dame Hamelin, par exemple, furent plus difficiles à trouver : les morsures du jeune roi étaient redoutables. » Le Grand Siècle : Louis XIV, les Arts, les Idées, par Emile Bourgeois. Paris. 1896.
2. Étant enfant, il donna plusieurs fois l'exemple de sa turbulence et il s'en fallut de peu, dans certaines circonstances, qu'elle ne lui coûtât cher. « Un soir, conte le valet de chambre La porte, dans ses attachants Mémoires, après s'être déshabillé à Fontainebleau pour se coucher, il se mit à faire cent sauts et cent culbutes sur son lit avant de se mettre dedans; mais enfin, il en fit une si grande qu'il alla se donner de la tète contre l'estrade, dont le coup retentit si fort que je ne savais qu'en croire. Je courus aussitôt au Roi et l'ayant reporté sur son lit, il se trouva que ce n'était rien qu'une légère blessure, le tapis de pied qui était sur des ais pliants ayant paré le coup. » De ses querelles fréquentes avec Monsieur, son frère, il lui arriva aussi de rapporter quelques meurtrissures, mais sans grandes conséquence*.
qui feront le tourment incessant desArgans et des Purgons préposés a la garde de la royale constitution.
< les désordres etaient-ils imputables au tempérament, ou à des écarts de régime ? La réponse se trouve dans le précieux journal de la santé du souverain, tenu par ses archiatres ' : le flux de ventre, la tension douloureuse de l'abdomen étaient survenus, parce que le roi avait a mange trop de fruits
Yallot revient à maintes reprises sur ce qu il nomme, par un euphémisme dune flatterie indulgente, les <( petits désordres » du roi: mais les avertissements et les menaces de rechute ne devaient pas corriger de son intempérance le jeune et déjà autoritaire monarque, que ne guériront pu- plus les remontrances que les remèdes.
Devant le caprice de cet adolescent, impatient
1. On sait que ce journal, écrit successivement par Vallnt, d'Aquin et Fagon.tous trois premiers médecins de Loui-.XIW nous tient au courant dçs moindre* incommodités du Roi, depuis l'année 1647 jusqu'à l'année 1711. La Bibliothèque publique de Versailles «"il possède, parait-il. le manuscrit, copié sur l'original, qui est conservé à la Bibliothèque Nationale et qui fut donné à ce dépôt public par les héritier- de Fâgon, en 1744. Il forme deux vol. in-f° et on lit. au vUrsO de la première page du premier volume: « ce manuscrit est un original remis a la Bibliothèque du Rot par M. Hulst. qui la tiré de Mme du Vernejon, héritière dé M. Fâgottj mttrl en 1744. Ce 10 sept. 1744. » gît ici de Fagon, le fils du médecin du Roi.
de plaisir , tout et tous fléchissaient sans mot dire.
Lui représente-t-on qu'il abuse de la darfse, qu'il s'échauffe aux ballets : sur ce dernier chapitre, il demeure intraitable.
Le jeudi 11 mai 1651,1e ballet du Roi s'est dansé de bonne heure : on en revient à dix heures du soir. « S. M. était échauffée et suante, et le premier médecin Yautier sollicite que ledit ballet ne se donne plus, de peur que le Roi, qui y va d'ardeur, nen devienne malade1. »
Mais le Roi, qui se divertit fort à ces ballets -, ne tient aucun compte de la prescription.
Un an à peine s'écoule et les prévisions de l'archiatre s'accomplissent ; le roi a mis tant d'ardeur à répéter un ballet, qu'il en sort avec un fort rhume de cerveau, qui l'empêche presque de parler et de respirer. Cela se passait dans les premiers jours de février; le huitième jour de mars, par suite de la même imprudence, il était saisi « de frissons par tout le corps, qui lui durèrent plus d'une heure et furent suivis d'un apçès de lièvre très considérabler qui lui dura toute la
1. Journal des "guerres civiles, de Dubuissûx-Aubenay 1C4S- 1652 . publié par Gustave Saige i Paris, 18
2. Fragment des Mémoires inédits de Dubois, gentilhomme servant du Roi, valet de chambre de Louis XIII [Bibliothèque de r école des Charles, t. IV, 1847-1848)
nuit 1 ». Une saignée, suivie d'un lavement, dissipa ces fâcheux symptômes.
C'est presque toujours à des écarts de régime, à des dérèglements dans le boire et le manger, que le roi est redevable de ses principales maladies.
Qu'il soit incommodé d'une « tumeur squirreuse, de la grosseur d'une grosse fève 2, au bout du tetin droit », tumeur qui récidivera l'année suivante au tetin gauche ; qu'il ait le visage couvert « de dartres vives et farineuses, avec démangeaison et écorchure de l'épidémie », on s'en inquiète autour de lui, mais on ne s'en alarme pas. Ce qui cause les appréhensions de l'entourage et surtout celles de la Faculté, ce sont les accès fréquents
1. Journal de la Santé du Roi Louis XIV, édition Le Roi 1 1862 .
2. Une autre fois, il lui survient des « poireaux •> à la main. A entendre Dionis, il lui venait souvent, à la superficie du corps. « de petites excroissances à base étroite, semblables à de petites têtes ou à de petites perles aplaties. » Il en avait un peu partout, mais principalement aux paGpières : « l'opération qu'on y fait ne consiste qu'à les couper avec la pointe des ciseaux; elles sont si petites qu'elles ne jettent point de sang el qu'elles ne demandent aucun pansement. » Dionis ajoute qu' - il en est venu plusieurs au Roi dans des teins différons, que M. Félix (celui qui opéra Louis XIV de sa fistule) lui a doupées de celte manière; la douleur en riait -i légère qu'il ne la sentait presque point -'t les endroits <>ù <>n les avait icouj
guérissaient d'eux-mêmes sans le secoursde la chirurgie •■ Cours d'opérations de chirurgie, 857.
de gastro-entérite, qui bientôt passent à l'état chronique, désespérant et défiant la science des médecins.
Le jeune monarque fait-il des excès de breuvages sucrés, particulièrement de limonades ; mange-t-il trop d'oranges de Portugal, l'intestin royal fonctionne sans relâche, pour ne pas dire avec trop de relâchement. Ce fut toujours la partie faible de son organisme.
On a souvent conté l'histoire de sa grande maladie de Calais1. Il avait alors vingt ans et fut pris d'une fièvre éruptive, qu'on appelait alors une fièvre pourprée et que nous désignerions aujour-
1. Sans cesse à cheval au plus chaud de ces jours d'été, parcourant des sables brûlants ou des marécages échauffés, restant imprudemment au serein, puis rentrant dans le fort empesté de Mardick, de plus, abusant de limonades et de confitures, le petit-fils de Henri IV fut violemment saisi d'une fièvre pernicieuse (29 juin . Pendant deux jours, il cacha son mal; enfin, il dut se laisser remmener à Calais. Tout son corps enfla comme s'il eût subi les morsures d'un serpent. La fièvre était toujours intense. A bout de science, les médecins décidèrent d'user d'une sorte de remède in extremis, de « l'antimoine préparé au vin émétique ». Quand on lui présenta ce breuvage dans une coupe d'argent, le malade demanda si le Cardinal était d'avis qu'il le prit, et, sur une réponse affirmative : « Qu'on me le donne donc ! » Peu après, soit effet du remède, soit toute-puissance de la jeunesse, Louis se releva guéri. J. Lait, Louise de La Vallière et la jeunesse de Louis XIV: cf. Journal de la santé du Roi, etc.).
d nui sous le nom de typhus péléchial, ou de scarlatine à marche anormale1.
Il avait eu, nous l'avons dit, la variole à Page de neuf ans, et il en conserva toujours les stigmates indélébiles ; la rougeole, dont il fut atteint dans sa viugt-cinquième année, semble avoir été assez maligne.
Ce sont, jusqu'alors, maux accidentels, incidents morbides, qui n'avaient pas eu de répercussion sensible sur l'état général.
Après la rougeole, la scène change brusquement : le roi n'a plus de maladies franchement aiguës, mais des infirmités ou des affections qui, toutes, revêtent la forme chronique, au fur et à mesure qu'elles se produisent, sans s'exclure et sans jamais disparaître complètement2.
Les troubles gastro-intestinaux, qui feront le tourment de la vie du Grand Roi, avaient débuté en llj.~)3, par ce flux de ventre opiniâtre, pour lequel Yallot avait épuisé toutes les ressources d'une luxuriante thérapeutique.
1. On a porté également le diagnostic de fièvre typhoïde Maurice Raynaud, Les Médecins au temps de Molière, p. 204) et de fièvre intermittente, avec cachet typhoïde: cette opinion esl celle de Sainte-Beuve, que nous trouvons consignée au crayon, sur 1 exemplaire du Journal de la Santé du Roi, provenant de sa bibliothèque el couvert de notes marginales de sa main.
2. La Médecine, histoire et doctrines, par Daremberg Paris, 1865 , 238.
Fig 15. — (Par Antoine Benoist. l'auteur i