Lettres de Catinat à Louvois, de- 3 et 6 mai
2. La chambre de Lauzun était meublée « d'un bon lit, de sièges, table-, chenets et ustensiles de feu, et d'une tapisserie de Bergame.... » Instruction pour la garde de M. le comle de Lauzun, signée de Louvois.
citadelle et même de jouer et de converser avec les officiers du gouverneur.
Les autres prisonniers, — ils étaient quatre. — étaient loin de jouir des mômes faveurs. Enfermés dans des cachots où ne pénétrait ni air ni lumière, en butte aux menaces et aux Injures de leurs gardiens, ils étaient soumis à une surveillance des plus rigoureuses.
Le nouveau venu eut à subir le même régime. Moins d'un au après son arrestation, il se plaignait qu'où ne le traitait pas en homme de sa qualité et ministre d'un grand prince ». Il offrait, paraitil. tous les signes d'une aliénation qui n'était pas sans préoccuper ceux qui étaient prépos à sa garde. Il parlait tous les jours à Dieu et aux anges, s'emportait contre son geôlier, le menaçait. Aux doléances de M. de Saint-Mars. Louvois répondait de traiter ce « fripon » comme il le méritait, quand il manquait de respect, et de le mettre à la raison par tous les moyens, fût-ce avec un gourdin !
(lue deviendra ultérieurement ce personnage que nous n'avons pas encore désigné et dont le moment est venu de révéler le nom ? Devrons-nous identifier en Maithioli l'Homme au masque de fer ? ( )u faut-il pousser ailleurs nos investigations ? La suit»* aidera peut-être à guider notre lecteur dans ce dédale.
Un fait digne de remarque, c'est que jusqu'à présent, nous ne voyons pas qu'on ait prisa l'égard de ce Matthioli, dont on a voulu faire l'Homme au masque de velours, — car, en réalité, c'était non un masque de fer, mais un masque en velours noir, dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui laissaient la liberté de manger, tout en gardant le masque, — nous ne voyons pas, disonsnous, qu'on ait cherché à dissimuler l'existence de ce captif.
Un moment, on avait eu le projet de le changer de prison, mais tout concorde à prouver que Matthioli a été maintenu à Pio-nerol1.
Quand, le 20 janvier 1687. le gouverneur de Pignerol sera nommé au gouvernement des îles Honorât et Sainte-Marguerite, il n'y a plus à Exilles qu'un seul prisonnier d'Etat, qui accompagnera le gouverneur dans la résidence qui vient de lui être assignée.
Ce dernier prisonnier, — qui n'est pas Matthioli, nous le répétons, — était arrivé très malade à destination, après un voyage de douze jours, pen-
1. Matthioli, ainsi que le prouve une lettre, datée du 27 décembre 1693, adressée au sieur Laprade, chargé de sa surveillance, par le ministre successeur de Louvois, Matthioli était demeuré à Pignerol. Il est permis de conjecturer qu'il y resta jusqu'à la fin de ses jours, ce qui ruine l'hypothèse qui l'identifie avec le personnage masqué qu'on a prétendu qu'il était.
dant lequel il avait souffert surtout du défaut (l 'air. ayant été, très incommodément, enfermé dans une chaise de toile cirée.
Quel était ce personnage si bien dérobé a tous 1 ts regards et sur qui l'attention publique est dès lors éveillée ? Tant de précautions avaientelles pour but de couvrir un important secret d'Etal
Dès les premiers jours que le prisonnier fut dans l'île, le gouverneur NL de Saint-Mars mettait lui-même les plats sur la table et ensuite se retirait après l'avoir enfermé. L'n jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent et jeta l'assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage; presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui le bateau appartenait, ramassa L'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : « Avezvous lu ce qui est écrit sur celte assiette et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains ? — Je ne pas lire, répondit le pécheur: je viens de la trouver, personne ne l'a vue. »
Ce] san (lisez cel homme du pays) fut retenu, jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été vue de personne. — « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. •• El Vol-
taire *, qui reproduit ce récit, ajoute que, parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi, qui vit encore : cette personne, on l'a su depuis, étaii Rioufïe, très probablement celui qui fut anoblt plus tard, pour sa belle conduite lors de l'entrée en Provence du prince Eugène et du duc de Savoie 2.
À.la suite de la tentative d'évasion, le gouverneur avait fait placer une triple grille à la fenêtre du prisonnier, pour empêcher que celui-ci ne renouvelât son entreprise.
On prétend, ou pour mieux dire, Voltaire rapporte que le marquis de Louvois alla un jour visiter le prisonnier et qu'il lui parla debout, avec une considération qui tenait du respect. Quoi qu'il en soit, on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait.
Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Il est très certain, confirme un mémorialiste3, que Mme Le Bret, mère de M. Le Bret, premier président et intendant de Provence, choisissait à Paris, à la prière de Mme de Saint-Mars, son intime