Saint-Fôix» t. VI, édition de 1776 (cité par Sardou
amie, le linge le plus fin et les plus belles dentelles et les envoyait à l'île Sainte-Marguerite, pour le prisonnier. On verra plus tard quelles conséquences on en a voulu tirer.
Comment avait été renseigné Voltaire ? Nous allons le dire, sans plus tarder : par le successeur de M. de Saint-Mars dans le gouvernement de la Bastille, et aussi par un vieux médecin de cette forteresse, qui avait soigné le prisonnier et n'avait jamais vu son visage, « quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps ».
L'auteur du Siècle de Louis XIV n'a-t-il pas suppléé, par l'imagination, aux lacunes de son information ? Il y a forte apparence. Un homme était mieux en situation que lui de lever le voile qui cache le mystère, et c'est à lui que nous allons demander de nous aidera le pénétrer.
Le père Griffet, Jésuite dune haute intelligence et doué d'un rare esprit critique pour son époque, a, l'un des premiers, sinon le premier, procédé avec méthode à « l'examen de l'anecdote de l'homme au masque ».
Ce Jésuite avait, pendant neuf ans, rempli « 1 emploi délicat de confesseur d^s prisonniers renfermés à la Bastille ».
Entre autres pièces à conviction que le P. Grîffet verse au débat, il eu est une quioffre toutesl<-
garanties d'une authenticité non douteuse. Il s'agit d'un journal, rédigé par un M. Dujonca ou Du Junca, qui était lieutenant du roi à la Bastille, lorsqu'y arriva le prisonnier qu'amenait avec lui M. de Saint-Mars !.
« De tout ce qui a été dit, ou écrit sur cet homme au masque, fait très judicieusement observer le P. Griffet, rien ne peut être comparé, pour la certitude, à l'autorité de ce journal. C'est une pièce authentique, c'est un homme en place, un témoin oculaire qui rapporte ce qu'il a vu, dans un journal tout entier écrit de sa main, où il marquait chaque jour ce qui se passait sous ses yeux. »
Le médecin, chargé de lui donner des soins, confiait plus tard, à quelqu'un qui l'interrogeait sur le personnage, qu'il était, à peu près seul, autorisée approcher : qu'il était « admirablement bien fait ; sa peau était un peu brune ; il intéressait
1. On lit, dans le journal de Dujonca : « Du jeudi 18 septembre, à trois heures après-midi, M. de Saint-Mars, gouverneur du Chasteau de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des Iles Sainte-Marguerite-Saint- Honorat, aient mené avecque lui, dans sa litière un ensien prisonnier qu'il avet à Pignerol, lequel il dit tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas, et l'aient fait mettre en descendant de la litière dans la première chambre de la tour de la Basinnière, en attendant la nuit pour le mettre et mener nousmème, avec M. de Rosarges, etc. »
par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de ^on état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être ».
Cet inconnu succombait le lundi 19 novembre
S étant trouvé un peu mal, ce jour-là, en sortant de la messe, il mourait à dix heures du soir, « sans avoir eu une grande maladie ».
Il fut enterré le lendemain à quatre heures après-midi, dans le cimetière Saint-Paul. Sur le registre, on inscrivit le nom de Marchioly, âgé de quarante-cinq ans ou environ.
Le corps avait été inhumé en présence de .M. Rosarge, major de la Bastille et de M. Reilhe, chirurgien-major de la même prison.
Ce qui suit est du pur roman ou de l'anecdote plus ou moins légendaire.
Le lendemain de l'enterrement, une personne ayant engagé le fossoyeur à déterrer le cadavre et à le lui laisser voir, il fut trouvé un gros caillou à la place de la tête !
Il n'y avait eu que le tronc d'inhumé ; la tête avait été séparée et partagée en divers morceaux, qu'on avait enterrés dans un endroit ignoré.
Ordre avait été donné de brûler tout ce qui avait été à l'usage de l'inconnu : linge, habits, matelas, couvertures, etc. < )n lit regratter et reblanchir les murailles de la chambre où il avait loge,
on poussa même les précautions jusqu'à en défaire les carreaux, dans la crainte qu'il n'eût caché quelque billet ou fait quelque marque qui eût pu aider à faire connaître qui il était.
Lors du sac de la Bastille, en 1780, on ne trouva pas la moindre trace de pièces se rapportant à l'Homme masqué. Le feuillet correspondant à l'année 1698, année de son entrée à la Bastille, manquait au registre d'écrou, et l'on constata que ce feuillet avait été coupé !
Nous venons d'exposer le sujet dans ses lignes essentielles ; esl-il possible désormais de se faire une opinion sur l'identité du personnage ?
Et d'abord, pourquoi ce masque, « qui est le trait caractéristique, distinctif, du prisonnier mystérieux, trait encore plus saisissant que tous les autres... » ?
Sans doute, on trouve maintes attestations du libre usage d'un masque dans le cours ordinaire de l'existence : le médecin Héroard n'a-t-il pas rapporté que Marie de Médicis, allant voir le jeune Louis XIII, l'embrassait « par-dessous le masque » ?
Les demoiselles d'honneur de la duchesse de Moutpensier n'étaient-elles pas autorisées, par celle-ci, à se couvrir le visage d'un masque de velours noir l ?
La maréchale de Clérambault ne va-t-elle pas dans les chemins et dans les galeries, la figure recouverte du masque2 ? Enfin, n'avons-nous pas nous-mème relaté 3 que Mme de Maintenon se cachait le visage sous . un masque lorsque, à sept reprises, elle vint chercher à Versailles les enfants qui venaient de naître du commerce de Mme de Montespan avec Louis XIV, pour les ramènera Paris, en grand mystère, dans un fiacre ?
Mais, du moins à notre connaissance, il n'y a pas un autre exemple d'un masque imposé à un prisonnier.
Serait-ce que le détenu, aussi exceptionnellement traité, fût de qualité supérieure, de haute extraction et qu'il y avait un intérêt capital à laisser ignorer sa personnalité ? Aurait-on voulu, par ce moven, éviter de laisser se trahir, à des yeux indiscrets, une ressemblance « révélatrice de son ûri&ine » ? On a parlé d'un fils naturel du Grand Roi, comme étant l'homme masqué : on a nommé le comte de Vermandois, qui aurait été puni, par une détention perpétuelle, d'une injure grave faite à un prince du sang: un soufflet donné au dauphin. Supposition toute gratuite, car le