‹ Légendes et curiosités de l'histoireChapitre 50 sur 99 · LA DERNIÈRE JOURNÉE DU MARÉCHAL DE SAXE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE JOURNÉE DU MARÉCHAL DE SAXE

Un ambassadeur vénitien, qui venait de visiter Chambord, en 1577, déclarait que, de sa vie, il n'avaitvu construction « plus belle ni plus riche». On part de là, déclarait-il, émerveillé, ébahi ou plutôt confondu.

Le château qui, successivement, abrita les galanteries du roi-chevalier, les intrigues de la Reinemère, la mélancolie du fils du Béarnais, les fêtes somptueuses du Roi-Soleil, l'existence bourgeoise du beau-père du Bien-Aimé, devait, par un nouveau contraste, servir de théâtre à l'ambition inquiète, aux plaisirs violents d'un homme de guerre tombé dans l'inaction.

Le comte Maurice de Saxe, maréchal général

- camps et arméesdu roi Louis XV. avait obtenu la faveur de passer les jours qui lui restaient à vivre, dansce domaine merveilleux où, désormais il allait mener le train d'un prince de maison souveraine, plutôt que celui d'un «soldat possédé de la fureur de régner1 ».

La tradition locale a conservé ou inventé plus d'une histoire qui a trait aux prétentions royales du héros. N'a-t-on pas rapporté qu'il exerçait à sa façon ses privilèges de haute et basse justice sur les « sujets » de son domaine ; qu'il s'était attribué le droit de mort et le droit de grâce, ces prérogatives les plus enviées et les plus redoutables du pouvoir suprême ? Ne montrait-on pas encore, sous la première Restauration, l'arbre qui servait aux exécutions et que la foudre frappa, au mois de mai 1820, « comme pourpurifier la royale demeure souillée par ces somenirs» ?

Dans la circonstance, l'imagination populaire, avons-nous besoin de rajouter, s'était donné une fois de plus libre carrière et, si le vainqueur de Fontenoy, tourmenté par l'esprit d'aventures, a joué au souverain pour tromper sa vaillante impatience, cette souveraineté de parade ne ressemblait que de très loin à la tyrannie.

1. Maurice de Saxe, étude historique, par Saint-René Taillandier. Paris, 1870.

A parler vrai, le lion étouffait dans sa cage dorée. L'activité d'esprit et de corps du vieux militaire avait besoin d'une occupation continuelle et

(.'exercices variés.

Bien qu'il approchât de la soixantaine et malgré les cruelles souflïances qu'il avait endurées, la vigueur de son tempérament étonnait ceux qui approchaient le maréchal. Mais les loisirs de la paix lui étaient plus funestes que les fatigues de la guerre.

Atteint d'hydropisie dès avant Fontenov. on connaît la réponse héroïque qu'il fit à Voltaire, inquiet de le voir affronter dans cet état les hasards de la campagne : «. Il ne s'agit pas de vivre, mais de partir. » Et, à son ordinaire, il fut admirable de décision et de sang-froid. Durant le combat mémorable, on le vit parcourir plusieurs fois le champ de bataille, tantôt dans une voiture d'osier, dont le roi l'avait autorise à user1, tantôt à cheval.

Quelqu'un, qui vivait dans, son entourage intime, assure qu'il dut tenir, ce jour-là, pendant plusieurs heures, une balle de plomb dans sa bouche, afin d'apaiser la soif que lui donnait la fièvre dont il était tourmenté.

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