Cette version est celle donnée par M. Léon Guérin
2. Dans un bal, SuiTren aurait accroché avec son épée les dentelles d'une danseuse; le personnage qui donnait le bras à cette dame s'y serait pris peu poliment pour avertir l'amiral et lui aurait dit: « Prenez donc garde, Monsieur, vous embarrassez avec votre épée les dentelles de Madame ! » A quoi le Bailli aurait répondu: « Mon épée, Monsieur, elle en a embarrassé bien d'autres. >» Quelques autres paroles auraient été échangées, • t le lendemain, à la pointe du jour, un duel aurait eu lieu à l'épée. SuiTren se serait enferré lui-même. M. Léon Guérin disait tenir ces détails de l'amiral Linoi.-, qui les avait entendu souvent raconter dans sa jeunes-e par le second des LatouHie- Tréville, Lt Bailli de Su/f'ren dans l'Inde, par J.-S. Houx. Marseille, 1802.)
si peu écarté, et qui dut au moins avoir six acteurs, les deux adversaires et leurs témoins ! Il n'y a pas lieu de s'arrêter plus longtemps à cette hypothèse, contre laquelle protestent a la fois et la vraisemblance et le bon sens.
La vérité est beaucoup moins compliquée, et c'est à M. Lacour-Gayet que nous devons de la connaître.
Le savant historien a mit, par hasard, la main sur un livre portant le titre de : Manuel des goutteux et des rhumaiisans ou RecaeiL des remèdes contre ees maladies, 2e édition, Paris, an XIII 1805 ; livre avant pour auteur Alphonse Leroy, ;iiicien docteur-régent de la Faculté et professeur à l'Ecole spéciale de médecine de Paris, membre •de la Société de l'Ecole de médecine, etc.
En ouvrant ce petit livre, déformât in-12. notre é minent collègue à la Soeiété des Etudes historiques, trouvait, rapportée aux pages 29(J a 3Q1, l'observation même du Bailli de Suffren. Le docteur Leroy avait choisi ce cas, pour apprendre aux goutteux à « redouter la saignée du bras ».
Le Bailli était son client et. plus encore, son ami. Il était allé à Versailles, pour une audience de Madame Victoire, tante de Louis XVI. La princesse fut frappée de la mauvaise mine du Bailli : on sait, par une lettre de Suffren lui-même, qu'il sortait d'un érysipele goutteux. Elle voulut
qu'il consultât tout de suite son propre médecin. Celui-ci prescrivit une saignée au bras. On lui objecta que le médecin ordinaire du Bailli avait ordonné d'appliquer des sangsues aux pieds.
• Le médecin de cour, rapporte le docteur Leroy, • répondit par un petit sarcasme. M. de Suffren, c impatienté, offrit le bras : mais à peine fut-il « piqué, qu'après un peu de sang épanché, il per- « dit connaissance ; la goutte lit une métastase « rapide sur la poitrine. On réitéra la saignée, et « lorsque j'allai voir cet illustre ami. qui m'avait « promis de se faire appliquer les sangsues aux « jambes, je restai stupéfait en apprenant Son « agonie... »
Le témoin est d'autant plus digne de foi, qu'il n'a pas écrit pour les besoins d'une cause. C'est tout a l'ait incidemment que le docteur Leroy cite, ([ans un livre de médecine et à titre d'exemple, un cas pris dans sa clientèle ; ce cas, il l'a observa lui-même. Ce genre de mort est. du reste, conforme à ce que l'on sait du tempérament de Suffren, qui était d'un embonpoint excessif '.
l. Le Bailli était gros mangeur. Le comte d'Estaing, le voyant un jour embarquer force volailles et autres provisions 'I'- table, lui dit; « Commandant, pourquoi tant de volailles, embarquez plutôt de la poudre et des boulets. — Général, répondit Suffren, j'aime bien à me battre, mais aussi à bien manger. « C'està propos du Bailli «pif Berchoux a émis cet aphorisme, dans sa Gastronomie: Rien ne doit déranger l'honnête homme qui dine. »
Ce n'est pas la première fois, d'ailleurs, qu'on parle de cette malencontreuse saignée, pratiquée par le médecin de Mesdames de France1 : nous l'avions vu signaler dès 1883 2 ; mais la trouvaille de M. Lacour-Gavet n'en perd pas de sa valeur, et les médecins ne peuvent que lui savoir gré d'avoir mis au jour une observation clinique du plus haut intérêt, dont l'Histoire autant que la Science tire profit.
1. Ils étaient deux médecins attachés à ce service: Maloët, qui habitait quai Malaquais, au coin de la rue de Seine, d'après VAlmùnach royal, et M. Cornette, docteur en médecine de l'Université de Montpellier, résidant à la Cour. Quel fut l'opérateur maladroit des deux? On l'ignore. Il est présumable, néanmoins, que ce fut Cornette, car Maloët était un praticien des plus considérés de son temps, et qui était incapable d'une intervention aussi inopportune. Il est vrai que la saignée était tellement en faveur, que très peu se seraient hasardés à réagir contre la funeste mode.
2. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 25 septembre 1883,
Il serait superflu de refaire l'historique de l'inoculation ; nous en rappellerons seulement les étapes successives, en manière de préambule à l'épisode que nous- nous proposons de conter.
On sait que cette pratique fut introduite en Europe par lady Montague qui, ayant observé les procédés employés par les Orientaux, les fit connaître à ses compatriotes.
Si elle réussit à s'acclimater assez promptement dans le Royaume-Uni, cette méthode rencontra dans notre pays une opposition des plus vives. Malgré la campagne entreprise par Voltaire, La Condamine, le comte de Lauraguais, l'opinion était réfractaire à cette nouveauté.
Le 8 juin 1763. le Parlement était convoqué pour examiner la question. L'arrêt qu'il allait rendre était précédé des considérants les plus
singuliers.
« Le cri général s'élève, y était-il dit, soit contre les inoculateurs, soit contre ceux qui, en attendant l'effet de l'inoculation qu'ils ont reçue, restent sans précaution dans la société. Ces imprudences peuvent avoir les suites les plus fâcheuses ; elles répandent au moins l'effroi dans les esprits, quand même elles ne seraient pas aussi capables de nuire qu'on se le persuade, et peuvent jeter la consternation dans une ville toujours aussi peuplée que la capitale du royaume. »
Deux courants s'étaient produits : tandis que les uns voyaient, dan- l'insertion variolique, un moyen d'échapper à la petite vérole, les autres étaient persuadés qu'elle multipliait la contagion et les exposait beaucoup plus à contracter la maladie qu'ils cherchaient à éviter. C'est afin de répondre à ces appréhensions que le Parlement sollicita l'avis de la Faculté de médecine et de la Faculté... de théologie !
La Faculté de médecine devait être consultée la première; celle de Théologie ne devait porter son jugement qu'après avoir eu connaissance de ce qu'auraient décidé les médecins. En attendant, le Parlement proposait à la Cour d'interdire l'inoculation.
( '.<■! arrêt <l<>uua lieu à d'énergiques protestations i i a h u débordement d'épigrammes.
« Monsieur le comte de Lauraguais, écrivait
Bachaumont, a fait un mémoire. où il traite l'arrêt du Parlement des qualifications les plus indécentes, sans parler de ses écarts sur la religion et de quantité de plaisanteries qu'il dirige contre les différents corps qui doivent connaître de cette matière. Le 2 de ce mois, il a essayé de lire ce Mémoire à l'Académie des sciences; ces messieurs n'ont pu tolérer les indécences [sic) dont il est plein... ils l'ont arrêté au bout de quelques phrases et lui ont témoigné leur répugnance à entendre la suite. »
Ce qui était aisé à prévoir n'allait pas tarder à se produire : le comte de Lauraguais était arrêté et conduit, par ordre du Roi, à la citadelle de Metz.
La décision de la Faculté, par contre, se faisait attendre ; après une longue discussion, à la pluralité de 52 voix contre 25, les bonnets carrés décrétaient la tolérance de l'inoculation.
Tandis qu'en France, on restait dans l'hésitation, à l'étranger on se montrait moins pusillanime. Le 10 novembre 1764, on écrivait de Parme « que le célèbre Tronchin, après avoir inoculé heureuse nient l'infant Ferdinand, avait reçu du Prince, son père, les honneurs les plus flatteurs ». On avait expédié à l'illustre praticien un diplôme l'admettant au rang de citoyen, avec les cérémonies accoutu-
niées ; on gravait à l'Hôtel de Ville une inscription en marbre, destinée à perpétuer la mémoire de ce grand événement ; enfin, on frappait une médaille, sur laquelle était représentée, d'un côté, la tète du savant médecin ; de l'autre, une allégorie, avec une devise appropriée.
Chez nous, les efforts des défenseurs de la nouvelle méthode restaient à peu près stériles. La Condamine, « don Quichotte né de l'inoculation » et Bordeu, qui collectionnait comme à plaisir ses ennemis, restaient à peu près les seuls champions d'une cause que l'on considérait généralement comme perdue.
Cependant, en 1768, elle gagnait un peu de terrain, grâce surtout à Petit, qui succédait àFerrein, dans le poste de professeur royal d'anatomie au Jardin du Roi. Cinq années plus tard, la pratique tant décriée reprenait tout à coup faveur, à la suite d'une circonstance qui devait rester mémorable dans les fastes de l'inoculation : la Famille royale venait de consentir à se faire inoculer.
1 )n a conservé, dans les Registres de l'Académie des Sciences *, la relation circonstanciée de l'événement. Témoin de tout ce qui s'était passé, y ayant pris lui-même une part importante, le premier médecin du Roi, Lassonne, rédigea un