Intermédiaire, 25 juin 1876, col
Un mois à peine s'était écoulé que son repos était déjà troublé. A la date du 13 mai 1791. un citoyen du nom de Gabet écrivait à la Chronique de Pans :
« Je sors du caveau où le corps de Mirabeau est déposé, en attendant qu'il aille prendre placedans l'édifice que la patrie reconnaissante vient de destiner aux grands hommes... J'ai éprouvé une douleur mêlée d'effroi : « Il n'y a personne, » m'ont répondu quatre ou cinq petits enfants, qui jouaient dans le caveau. Le tombeau n'est même pas scellé... »
77 n'y a personne, disent des enfants deux mois après la mort du grand orateur ; la vérité serait-elle, une fois de plus, sortie de la bouche de ces innocents dont, à cet âge heureux, aucune puissance n'enchaîne la langue?
Qu'était-il donc arrivé, entre le jour où le cercueil de Mirabeau avait été placé au Panthéon, près de celui du philosophe Descartes ; et le jour où un décret de la Convention ordonnait d'expulser du temple des Grands Hommes la dépouille mortelle du tribun ? Nul. jusqu'ici, n'a été en mesure de répondre à ce point d'interrogation. Tout que lés documents officiels révèlent, c'est que, à la suite de la découverte, faite dans l'armoire de fer, de pièces qui établissaient sans contesté la collusion <!<• M irabeau ;ivec la ( îour, la Convenr
tion avait décrété que le buste du renégat serait voilé et, conformément aux conclusions du rapport de Marie-Joseph Chénier, la même Assemblée ordonnait que les restes de Mirabeau seraient exclus du Panthéon, et que ceux de Marat prendraient leur place.
Six mois devaient s'écouler avant que ce décret fût mis à exécution, mais le peuple n'avait pas attendu ce délai pour rendre sa justice, sommaire comme à l'ordinaire : dès le mois de décembre 1792, le buste de Mirabeau était pendu en place de Grève.
Cédant aux instances de la Société des Jacobins, la Convention fixait la date de l'exécution du décret rendu par elle le 25 novembre 1793 : le 26 fructidor an II, autrement dit le 12 septembre 1794, l'assemblée révolutionnaire, sur le rapport de Léonard Bourdon, indiquait la date du 21 septembre, neuf jours plus tard, pour procéder à la a dépanthéonisation » de celui que, trois ans auparavant, elle avait apporté en triomphe dans ce temple d'où on le chassait aujourd'hui. Triste retour des choses d'ici-bas !
En conséquence, « l'an second de la République française, une et indivisible, le cinquième jour sans-culotide, trois heures après midy, en exécution du décret du 26 fructidor rendu sur la fête de ce jour, Sylvain-Barnabe Lardy, commissaire
de police de la section du Panthéon français, accompagné de deux citoyens commissaires de ladite
lion et du citoyen-secrétaire-greffier de police ». se rendit au temple du Panthéon français.
■ù clant. le corthege de la fête arrivant et s'étant arrêté sur la place du Panthéon, un des citoyens huissier de la Convention, s'est avancé sur la porte d'entrée du Panthéon, y a fait lecture du décret qui exclut d'yeeluy les restes d'Honoré Iîiquetti Mirabeau, qui aussitôt ont été portés dans un cercueil de hois hors de V enceinte dudit temple... » Ce cercueil fut ensuite déposé « dans le lieu ordinaire des sépultures, pour y demeurer... jusqu'à nouvel ordre ».
Trois jours plus tard, en vertu d'un ordre du Comité d'instruction publique, les citoyens Garnier et Parot se rendaient à l'endroit où avait été mis provisoirement le cercueil de Mirabeau, c'est- -dire au cimetière Sainte-Catherine, faisaient déposer le cercueil de hois « dans les magasins du Panthéon; quant au cercueil de plomb, il y était pratiqué plusieurs trous, afin de faciliter l'évaporation des gaz qui pourraient se dégager du cadavre. Cette enveloppe de plomb était con-
e « à la charge et garde du citoyen Turtin, qui avait promis de le représenter à toute réquisition ".
A partir de ce moment, que deviennent les restes
OU SONT LES RESTES DE MIRABEAU? iill
de Mirabeau ? Jusqu'à quelle époque restèrentils dans le cimetière où on les avait transportés ?
Une tradition, longtemps accréditée, veut que ces débris fussent au cimetière de Clamart vers 1877, époque à laquelle a été construit, sur le sol dudit cimetière, désaffecté et disparu, le groupe scolaire qui occupe remplacement compris entre les anciennes rues du Fer-à-Moulin, des Francs- Bourgeois, des Fossés-Saint-Marcel et de la place Scipion.
« Il n'est point permis de douter, écrivait un vieux Parisien, M. Stéphane Bruel, à notre confrère G. Montorgueil l, qu'après son exhumation du Panthéon, Mirabeau n'ait été porté et pour ainsi dire enfoui au cimetière de Clamart. Les vieux vétérans qui, en 1830 et en 1848, avaient fait le coup de feu du haut des maisons basses de la rue de Lourcine, se transmettaient de père en fils le récit du chemin parcouru par le funèbre cortège : l'ancienne rue des Postes, la rue Mouffetard, la rue du Fer-à-Moulin, la rue Scipion et la rue des Francs-Bourgeois.
C'est par une vieille porte en bois, pourrie de vétusté, que les enfants du faubourg Saint-Mar
1. V. Y Eclair, de septembre 1901, pour le détail de l'enquête de son rédacteur.
Hl 2 LgGEJSDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE
ceau appelaient la porte de la Reine-Blanche, que le corps de Mirabeau est entré à Clamart. Elle faisait l'angle de la rue des Fossés-Saint-Marcel et de la rue des Francs-Bourgeois, à l'axe, aujourd'hui encore visible, où de la rue Mouflétard venait aboutir la rue de la Reine-Blanche.
D'aucuns des vieux corroyeurs qui pullulent toujours rue Pascal, rue des Gobelins et rue Poliveau, n'ont point oublié les fleurs et les immortelles jaunes — elles n'étaient pas rouges en ce temps-là — qu'à certains anniversaires, les délégués des corporations venaient y déposer. La police s'empressait de les faire disparaître avec un zèle qui provoquait les cris hostiles de la foule.
Le petit enclos donnait sous les fenêtres de cette école publique, dont beaucoup parlent sans la connaître. J'y ai passé cinq ans de ma vie. Notre professeur (le frère Nisée Foresle) qui, sur ses vieux jours, devint directeur d'une école libre à Batignolles, de son doigt maigre et décharné, nous montrait souvent, à travers les barreaux de fer des fenêtres, sous les rainures des grands peupliers sinistres, la place où dormait, pour toujours, disait-il, le grand tribun qui, après avoir abandonné la monarchie, avait voulu trop tard tenter de la sauver ! Moi1 : té sur les épaules d'Emile Telotte, j'ai souventes ois essayé de croquer au crayon Ofttte pierre te ubale historique et, pour
ainsi dire, invisible. Les instantanés n'étaient point inventés en 1865.
Je puis donc affirmer, en témoin oculaire, que les fouilles pratiquées par M. Trélat, pour retrouver les restes de Mirabeau sous le préau de l'école du boulevard Saint-Marcel, ne pouvaient aboutir.
L'ancienne école comprenait une première cour, qui donnait accès à un préau public et à une chapelle qui servait à la communauté des Frères, transférée plus tard rue du Moulin-des-Prés. Dans la deuxième cour des élèves, étaient les trois classes qui prenaient jour sur le cimetière de Clamart. J'ai revu depuis la nouvelle école laïcisée, transformée et embellie... J'ai visité, avec mon ami Telotte, le nouveau préau. Ce n'est point sous la terre que recouvrent ses dalles qu'ont été déposés les restes de Mirabeau, mais à quelques mètres de là, à l'alignement même du boulevard Saint-Marcel, sous les maisons neuves voisines de 1 école ; si les sous-fondations ne les ont point dispersés, ils sont là encore, ignorés ou oubliés... »
A ce témoignage vient s'en ajouter un autre, non moins précis, mais plus autorisé, du moins à nos yeux : il émane d'un chirurgien des hôpitaux de Paris », que ses initiales G. F. désignent suffi samment et qui, selon toute probabilité — il n'y
a pas d'inconvénient, aujourd'hui qu'il n'est plus, à dévoiler son anonymat — n'est autre que le regretté Felizet.
« Il y avait, en 1867, à Clamart, raconte Félizet, deux garçons d'amphithéâtre. Le plus âgé, le chef. dont je ne me rappelle pas le nom, m'a montré l'endroit dans lequel avait été enterré le corps de Mirabeau, après l'expulsion du Panthéon. Il tenait l'indication du professeur Serre et sa description était extrêmement précise.
Au fond de la propriété, à droite du dépôt des cadavres destinés à la dissection, se trouvait un enclos irrégulièrement quadrangulaire, séparé des services de rétablissement par un petit mur à demi-éboulé. C'était, m'a-t-on dit, une parcelle de L'ancien cimetière Sainte-Catherine. Là, on pouvait voir, en entrant, une large plaque de pierre, sur laquelle était gravé, en lettres très lisibles, le nom du général Pichegru. Le sol, de ce côté, était irrégulièrement mamelonné et couvert de débris de pierres tombales, perdus dans une végétation folle et triste de graminées, d'orties, de ciguës, de pissenlits, de mousse et de lierre, qui masquaient un sentier de passage.
Au milieu de ce lamentable enclos, sur le mur de gauche, une raie verticale, grossièrement taillée à la pioche, était encore visible. Cette raie marquait Taxe du cercueil de Mirabeau :
OU SONT LES RESTES DE MIRABEAU ? ;i.,
la tête était à deux pas du mur. bien comptés ».
« M. Serres, disait le vieil employé aux cadavres, venait souvent ici et, frappant le sol avec sa canne, il me montrait remplacement. Je le connais bien. Le cercueil est à six pieds de profondeur; il est en chêne épais. Le boi>. depuis le temps, doit être consommé. Mais il y a une plaque de cuivre sur laquelle est gravé le nom de Mirabeau, à cette fin (sic) qu'on le reconnaisse. »
Le lieutenant et successeur du vieux cadavrier Doucet. avait retenu ces détails et il se plaisait à les relater. Le professeur P. Tillaux, alors directeur de l'amphithéâtre des Hôpitaux, les a connus et peut-être avec plus de détails que j'en puis avoir recueilli.
Il résulte de ces souvenirs que le cercueil de plomb avait été enlevé et que les restes de Mirabeau avaient été placés dans une bière de chêne épais, couvert dune plaque de cuivre, sur laquelle son nom était ostensiblement gravé.
On ne fit aucune recherche, ni sous l'Empire, ni sous la République. En 1878, l'enclos existait encore, mais ce qui restait du petit cimetière Sainte-Catherine allait être ou était vendu. On se préparait à bâtir, il fallait aviser à sauver la dépouille du grand orateur.
C'était à la fin du mois de novembre. Je communiquai mes appréhensions à M. Challemel-
Lacour et à Gambetta, que je rencontrai le soii dans une maison amie.
M. Cliallemel-Lacour, qui savait tout, ne manifesta aucune surprise. Il nous fit une dissertation fort élégante sur les Règles de la Certitude Historique. Quant à Gambetta, il parut vivement intéressé. Il me prit à part et me fit répéter mon récit : — « Je dois voir le docteur Lannelongue, dit-il, après demain, la question va « l'emballer » (sic), je vais le charger de l'affaire. Il faut que les restes de Mirabeau soient recueillis avec honneur. »
Les mois et les années ont passé. On a bâti, contre et sur une partie des terrains de Clamart, des maisons de rapport. Si le sol où est enterré définitivement le grand orateur avait été fouillé, nul doute qu'on n'eût retrouvé la plaque de cuivre portant l'inscription que le professeur Serre avait signalée. La découverte aurait certainement fait quelque bruit. La place est peut-être encore inviolée. »
Ce récit, qui concorde dans ses grandes lignes avec le précédent, n'est pas non plus en désaccord avec celui qui suit et qui émane de l'historien des dernières années d'Alexandre Dumas père, M. Gabriel Ferry.
Dumas père, au dire de son biographe, aurait été le premier à révéler au public l'endroit où
avait été enfoui le cercueil du grand tribun, après son expulsion du Panthéon.
C'était bien au cimetière de Clamait : ce renseignement lui avait été donné par Charles Nodier, au cours d'une visite faite à ce cimetière, vers 1840.
Plus tard, dans une intéressante causerie ', Dumas raconta cette promenade, effectuée dans le cimetière de Clamart. lequel était alors lecimetière réservé aux suppliciés2.
Un mur, percé d'une petite porte, divisait alors le cimetière en deux enclos. Le second enclos prenait le nom de cimetière Sainte-Catherine.
Dumas et Nodier traversèrent rapidement le cimetière de Clamart, franchirent le mur de séparation et se trouvèrent dans le second enclos.
Arrivé au centre de l'endroit , Nodier arrêta son compagnon devant un tombeau de pierre en forme de corbeille et surmonté d'un casque antique.
Dumas lut l'inscription suivante :
1. Notice sur le Cimetière de Clamart (par A. Dumas père), réimprimée dans les Œuvres complètes, édition Michel Lévy, gr. in-18, 1858 : Bric-à-Brac, t. II, 65-S2.
2. C'est à Sainte-Catherine que les suppliciés de Nivôse sont inhumés; une grille de fer, placée dans la fosse même, autour de leur corps, permettra de les retrouver... (M. du Camp, Paris, es organes, etc., t. VI, 180.)
Ici reposent les cendres de
Charles Pichegru
Général en chef dfs armées françaises
né a arbois, département du jura,
le 16 février 1761
Mort a Paris, le 5 août 1804.
Elevé par la piété filiale.
Le romancier se trouvait devant le tombeau de Pichegru, lequel avait été élevé au-dessus de la fosse commune, où fut jeté le cadavre du vainqueur de la Hollande après son suicide. Nodier, se découvrant devant la tombe de son illustre compatriote :
— Pichegru a été un des grands calomniés de l'Histoire, dit-il à son compagnon : mais ce n'est pas seulement pour vous faire visiter son tombeau que je vous ai conduit ici ; suivez-moi ! »
Nodier descendit sept ou huit pas au-dessous de la tombe de Pichegru.
— C'est ici, dit-il.
— Quoi ? demanda Dumas, surpris.
— Ce doit être ici qu'est couché le corps de Mirabeau.
A l'évocation de ce nom, le romancier tressaillit ; il regarda à ses pieds : la terre était foulée comme celle d'un chemin. Rien n'indiquait la trace d'une tombe, l'empreinte d'une fosse.
Il savait, comme tout le monde, que le corps de Mirabeau avait été arraché du Panthéon, mais voilà tout ; nul ne s'était inquiété, depuis, de ce qu'était devenu le cercueil renfermant les restes du tribun.
— N'est-il pas bizarre, poursuivit Nodier, que moi seul sache que Mirabeau repose sous la terre de ce chemin. La Convention fit acte de démence, en déclarant celui-ci indigne de cet honneur du Panthéon que lui avait décerné l'Assemblée Constituante. Mirabeau avait été récompensé par Louis XVI, c'est vrai : mais il ne s'était pas vendu.
Mirabeau était royaliste et aristocrate. En rêvant une monarchie constitutionnelle, il avait été aussi loin que les plus exigeants de ses mandataires pouvaient exiger qu'il allât. La Convention ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre cette distintion, et elle rendit un décret qui déclarait Mirabeau indigne de partager la sépulture de Voltaire, de Rousseau, de Descartes. Un huissier vint sur le seuil du temple ; il lut le décret de la Convention et somma le gardien de l'église de lui remettre le cadavre : le gardien obéit.
On descendit dans les caveaux : on brisa le tombeau, et l'on en retira le cercueil de plomb qui contenait le corps de Mirabeau. L'huissier ordonna de conduire et de déposer ce cercueil au cimetière de Clamart. Ce fut nuitamment et sans
aucun cortège que l'on amena le cercueil à cette place : on le jeta dans une fosse très profonde, sans croix, sans pierre, sans inscription. Parmi les personnes qui accomplirent cette inhumation funèbre, se trouvait le fossoyeur de ce cimetière.
— Ce fui le fossoyeur, mort aujourd'hui, dit Nodier à Dumas* qui m'a raconté ces détails et qui m'a désigné cette place comme la sépulture de Mirabeau... Lorsqu'il eut fini son récit, comme j'insistai pour en avoir une certitude :
— C'est bien ici, répéta cet homme, j'en réponds; car j'ai aidé à le descendre dans la fosse, et même j'ai manqué d'y rouler, tant était lourd ce maudit cercueil de plomb.
— Et maintenant, acheva Nodier, voilà plus decinquante ans que les générations qui se sont succédé passent sur cette place où dort Mirabeau ! N'est-ce pas une assez longue expiation pour un crime contestable ? Car, encore une fois, Mirabeau ne fut pas un apostat !... Ne serait-il pas temps, à une époque d'appréciation 1 historique comme la nôtre, de fouiller cette terre impure, dans laquelle repose le célèbre tribun, Jusqu'à ce que l'on retrouvât ce cercueil de plomb qui pesait si fort au bras du pauvre fossoyeur c-l auquel on reconnaîtrait le proscrit du Panthéon ? »