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tionale se réunissaient, avec musiques, à l'hôtel de ville. Après que les tambours eurent battu aux champs et les clairons sonné, le maire lut, en français la déclaration de guerre, et le secrétaire delà mairie, en allemand. Puis on se forma en cortège, pour se rendre sur les principales places de la ville, où se répéta la même lecture.
Deux canons des artilleurs de la garde nationale ouvraient la marche. Sur chacun d'eux était planté un bonnet phrygien, orné d'un ruban aux couleurs nationales, flottant au gré du vent. Puis venait la cavalerie de la garde nationale, suivie d'un détachement de carabiniers. Venaient ensuite Les gardes nationaux à pied. Derrière eux, chevauchaient le maire, ceint de son écharpe, et le secrétaire de la mairie. Ils étaient escortés des musiciens de tous les régiments, suivis euxmêmes de détachements de tous les régiments de la ville.
La cavalerie de la garde nationale et les carabiniers fermaient la marche. Tous les tambours (!<• la place assistaient au cortège et en rehaussaient l'importante solennité par des roulements guerriers. Les musiques, par contre, jouaient L'émouvant Ça ira, encore Ça ira, et toujours Ça ira.
Le soir, à la réception du maire, celui-ci exprima le désir de voir créer un chant de guerre
LE PARRAIN DE LA MARSEILLAISE » $3g
nouveau, destiné à remplacer le sempiternel Ça ira, dont les troupes étaient forcées de s'accommoder depuis trop longtemps l.
J. Rouget de Lisle), capitaine au corps du génie, assistait à la réception du maire ; aussitôt rentré chez lui, dans une chambre de la grand' rue, n° 15 aujourd'hui n° 126 , il composa d'enthousiasme le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, paroles et musique, en s'accoinpagnant au violon. Ses paroles exaltées n'étaient qu'un écho fidèle des clubs du temps. Ce n'était pas son premier essai dans ce genre. Les Strasbourgeois avaient déjà chanté de lui un Hymne à la liberté, orchestré par Plevel, à l'occasion de la fête de l'acceptation de la Constitution 25 septembre 1791).
Rouget de Lisle, après avoir soumis son Chant de guerre à son ami Masclet, officier d'état-major, le porte au maire Diétrich.
Doué d'une belle voix, Diétrich le produit en personne, à la réception ordinaire du soir, en son logis privé, sis rue du Marché-aux-Chevaux, n° 4, aujourd'hui promenade de Broglie, n° 4.
D'après une tradition de famille, Rouget de
1. Ce récit imagé de la proclamation de guerre à Strasbourg a paru dans un journal strasbourgeois du temps. Geschichle der gegenwaertigen Zeit, du 28 avril 1792; la traduction en est due à MF. Reiber.
Lisle aurait fait imprimer et distribuer de suite les paroles de sou Chant de guerre. Mme Louise de Diétrich, née Oehs. femme du maire, raconte à son frère, dans une lettre du mois de mai 1792. qu'elle adapta le Chant de guerre de M. de Lisle au piano, et s'occupa également de son orchestration.
C'est le dimanche 29 avril 1792, qu'avait eu lieu la première audition publique, sur la place d'armes de Strasbourg, de l'hymne composé par le capitaine Rouget : quatre jours avaient suffi pour créer, étudier et jouer le nouveau chant guerrier.
Rouget de Li>le envoya, de Strasbourg, sa composition à quelques musiciens de ses amis, entre autres à Grétry et Gossec, qui lui manifestèrent toute leur admiration.
Comment le chant créé à Strasbourg revint-il de Marseille avec un nom nouveau ? Qui apporta l'hymne de Rouget dans la grande cite phocéenne, d'où il devait voler vers Paris et le monde ? On La longtemps ignoré et les rares historiens qui ont cité le nom du vulgarisateur incontestable de la Marseillaise, n'ont indiqué que vaguement qualité. Des recherches relativement récentes • •ut dissipé le voile qui obscurcissait ce problème.
Le volontaire de 1792, qui fît connaître, à ses compatriotes du Midi, le chant génial composé
peu auparavant par le capitaine Rouget, celui qui l'apporta, pour la première fois, à Marseille, était, en quoi il nous intéresse, un docteur en médecine de la Faculté de Montpellier; il se nommait Mireur. Quelques notes biographiques nous paraissent indispensables pour fixer l'identité du personnage.
Etienne- François Mireur vit le jour dans un petit hameau du canton de Grasse, Escragnolle,où sa famille était établie depuis des siècles. Le père Mireur, qui administrait le village, était un bon bourgeois. « homme de sens rassis, un peu méticuleux, comme les Français de vieille souche, mais d'une honnêteté et d'une moralité indéniables * ».
Deux fils lui naquirent, de son union avec Suzanne Maurel : Alexandre, l'ainé, né le 15 août 1766; Etienne-François, le cadet, né quatre ans plus tard, le 9 février 1770.
Ce dernier, après avoir reçu une solide éducation et une instruction pour l'époque assez élevée, fut envoyé à l'université de Montpellier, afin d'y commencer ses études de médecine.
 l'origine de la Révolution, la vieille cité uni-
1. Jean Lombard, Un volontaire de 1792 ; Paris, 1892. C'est dans cet ouvrage, qui ne se trouve plus communément en librairie, que nous avons puisé les matériaux de la biographie de notre héi-"-
versîtaire avait témoigné de son attachement aux idées nouvelles. Le 18 décembre 1790, une députation de MM. les étudiants en médecine de Montpellier s'était présentée à la commune, pour offrir à la municipalité le dévouement Je plus entier de ceux qu'elle représentait et qui se déclaraient prêts à s'armer à la première réquisition qui leur en serait faite. Le 29 mai, les professeurs et démonstrateurs de l'Ecole de médecine, et quelques jours après, ceux de l'École de chirurgie, prêtaient en grande pompe le serment qui leur était imposé par la Constitution. C'est dans ce foyer ardent qu'allait être jeté le jeune étudiant dont vase poursuivre la carrière, d'abord sans heurts mais qui, grâce aux circonstances, se trouvera transporté sur un tout autre théâtre que celui de ses débuts.
Dès 1789, Etienne-François Mireur avait pris inscriptions à la Faculté de médecine de Montpellier: dans une lettre d'août 1791, il laissait entrevoir qu'il aurait son diplôme de docteur au mois d'avril de l'année suivante. Le 22 avril, n'ayant pas encore le parchemin rêvé, le, jeune étudiant parlait de s'enrôler; il avait demandé au ministre de la guerre d'être employé comme médecin de l'armée ; du moins l'écrivait-il à ses parents ; en réalité, il avait sollicité le grade de sous-lieutenant dans 1<^ t loupes de ligne.
Le 16 juin, Mireur mande à son père qu'il a passé son doctorat, et qu'il n'attend plus que l'argent nécessaire pour aller retrouver sa famille; son départ reste fixé au 2 juillet; mais, au lieu de partir à celle date, le nouveau docteur quittait Montpellier le 20 juin.
Un arrêté du Directoire du département de l'Hérault portait qu'il serait ouvert, dans chaque municipalité du ressort, un registre d'inscription, pour les citoyens qui désiraient servir en qualité de volontaires. François Mireur figure le treizième sur cette liste, à côté d'un d<j ses camarades, un peu plus âgé que lui1, nommé Goguet, dont le nom est accompagné du qualificatif de docteurmédecin.
Le bataillon de l'Hérault devait se diriger, à jour déterminé, sur Paris, conjointement avec celui de Marseille. En conséquence, la Société des Amis de ÏÈgaillè et de ta Constitution, dont les membres du Directoire de l'Hérault faisaient partie, et qui était la société jacobine de Montpellier, décidait d'envoyer deux délégués a la société marseillaise, à l'effet de s'entendre sur le départ et la jonction des deux contingents. Mireur et ami et condisciple Goguet furent désignés, à l'unanimité; pour cette mis-ion patriotique.
i. Goguet prenait sa neuvième inscription en janvier 1789,
époque à laquelle Mireur prenait la premier'-.
Les deux délégués partirent par les moyens de locomotion alors en usage : diligence, coche ou voiture, qui les cahotèrent, plus ou moins rapidement, sur des routes plutôt mal entretenues.
Le lendemain, 21 juin, au soir, nos deux jeunes gens étaient reçus, avec maintes accolades fraternelles, au sein de la société jacobine de Marseille. Mireur prononça uu discours de style chaud et déclamatoire, en harmonie avec la littérature du temps. Ce fut un enthousiasme délirant.
« Toute la ville était accourue vers l'étroite rue (la rue Thubaneau, où le club tenait ses séance - A grand'peine Mireur et les autres délégués se frayèrent un passage à travers la foule entassée dans la salle, dont on peut évoquer le tumultueux aspect sous l'èclairement des lampes espacées — des quinquets, conquête récente de l'éclairage — tombant de la voûte noircie.
D'abord, la tribune, haute et morne, occupée par les plus ardents ; à cette tribune, le président agitant une grosse sonnette; les assesseurs, ayant devant eux des papiers, des motions diverses, des discours écrits ; les secrétaires, plus bas, écrivant fiévreusement. Ensuite l'auditoire, au milieu duquel on distingue les figures connues des acteurs du drame local, les Mouraille, les Micoulin. les
Ricord, les Beausset ; tout Lin public ému, emporté, battant frénétiquement des mains aux passages significatifs. Enfin, les nombreux citoven^ stationnant au dehors, quand ils ne peuvent pénétrer, écoutant religieusement les paroles menaçantes des orateurs.
On revoit les costumes de l'époque : culotte courte des bourgeois ou pantalon de coton ou de fil du peuple ; habit rattache par des boutons de métal ; tricorne ou bonnet phrygien, dont les patriotes se coiffaient ; gilet à revers, brun, vert ou bleu. Qu'on ajoute les passions du moment, chargeant d'éclairs les yeux, sillonnant les fronts, faisant s'exclamer les bouches ; les gesi les trépignements, les interjections provençales, dont on se servait autant pour anathématiser le roi que pour encourager les patriotes, et l'on aura, par à peu prés, un tableau des réunions révolutionnaires du club de la rue Thubaneau.
On entend la voix vibrante de l'orateur, tout bouillant d'ardeur, de zélé révolutionnaire.
Frères et Amis, la guerre est déclarée!... Le moment est venu où les peuples vont juger lequel vaut mieux, de l'épée des esclaves ou du fer des hommes libres. La guerre oui, la guerre aux détracteurs de nos droits : la guerre à ces vils factieux qui, sous le manteau du patriotisme, nous ont "trompés ou nous trompent tous les jours ; la guerre à ces membres du Comité autrichien, qui est un
34a> LEGENDES ET CURIOSITES DE L HISTOIRE
véritable fléau de l'Etat, et dont les démarches ne tendent qu'à détruire l'Egalité constitutionnelle ; la guerre
à tous les tyrans du globe qui, craignant de perdre leurs occupations, se coalisent contre la liberté des Français et s'unissent pour river les fers des peuples...
Frères et Amis, la trompette de la Liberté a sonné le réveil des nations... Les volontés de tous n'obéiront plus servilement aux libres caprices d'un seul ; mais toutes les volontés particulières viendront se briser contre la volonté souveraine de tous : tel est l'immuable état de nature.
Mais, en attendant ce moment heureux, volons en ma^sp à Paris, car la Liberté v est menacée par un tas de fac'.?eiix de nos départements: allons faire retentir aux oreilles de Louis XVÏ et de tous les scélérats qui l'enloureni. ces mots terribles : « Le peuple a voulu ne plus être esclave et il a été libre. Le peuple souverain a cessé de reconnaître et d'obéir à des maîtres et le peuple n'a plus obéi qu'à la loi, résultat de son libre arbitre'... »
Quelle fougue, quelle véhémence dans cette philip pique ! Chacune de ces phrases, selon Fexpression d'un historiographe, semble battre le pas de charge.
La France a déclaré la guerre à l'Europe, tous ses enfants se sont levés, prêts à défendre la mère-patrie. Cette harangue revêt, par endro une allure divinatoire : la passion qui anime le jeune étudiant lui donne L'air d'un prophète inspire.