‹ Légendes et revenants [microforme]Chapitre 3 sur 11 · LE · texte numérisé non relu

LE

Jean, ct qu’on aurait bien couru toute l’île avant de trouver son pareil !

Il était, en Outre de Ça, pas mal ivrogne, et colère en diable quand il se trouvait chaud— ce qui lui arrivait sept jours sur nuit. Dans cet état, je VOUS assure qu'il ne faisait Pas bon le re- £&arder de travers ou lui dire un Mot plus haut que Pautre:. Je méchant homme était Capable de VOuS flanquer un Coup de la grande faux que l’on voyait tou- Jours aCCrochée près de son lit.

Or, il arriva qu’une après-midi où Jean Plante avait levé le coude un nombre incalculable de fois, un quêteux se présenta au moulin et Jui demanda Ja charité pour l'amour du bon Dieu.

—La charité, fainéant ?.. attends un peu, je vas te la faire,

la charité ! crla Jean Plante, qui courut sur le pauvre homme et lui donna un grand coup de pied dans le derrière.

Le quêteux ne dit pas mot, Mais il braqua sur le meunier une paire de z'yeux qui aurait dû le faire réfléchir. Puis il descendit tranquillement l'escalier et s’en alla.

‘Au pied de la côte du moulin, le quêteux rencontra Thomas qui arrivait avec une charge d’avoine,

—-La charité, pour l'amour du bon Dieu ? demanda-t-il poliment, en ôtant son vieux chapeau.

— Vas au diable: J'ai pas le temps ! répondit durement Thomas, qui se mit à fouetter ses boeufs.

Comme tout à l'heure, le qué-

teux ne souffla Mot, mais il] étencit lenternent Sa Main droite du côté du moulin, disparut au milieu des arbres.

Ici, le narrateur fit une pause habile Pour exciter: davantage la Curiosité de son auditoire, lequel, Pourtant, SUSpendu aux lé.

vres d'Antoine Bouet, n'avait Pas besoin de Cet aiguillon. Puis il Secoua Ja cendre de SOn pouce et reprit :

Le quêteux n'aveit pas plus tôt fait ce geste que, cric! crac!

le moulin S'arrêta net.

Jean lâcha un juron et s’en fut voir ce qu’il Y avait, Mais i] eut beau eXaminer Ja £Tand’roue, les Courroies, les petites roues d’en- £renage et tout le bataclan. Pa rien. Tout Paraissait en ordre, j'eau ne Manquait pas non plus,

Il appela son frère :

Sa Pipe sur

.: — L . ‘ " ue — qu n ACTUEL ee 111141

[Un —Hé! Thomas ? I] — Ensuite ?

—Le moulin est arrêté,

—Je le vois bien.

—De quoi est-ce que Ça dépend !

—J’en sais rien.

—Comment, t'en sais rien !

| Mais, c’est qu'il faut le savoi ji mon 2arcon !

—C’est pas mon affaire à moi.

Fegarde ce qu’il a, ton moulin.

— Ah! ah! c’est pas ton affaire !...On va voir Ça, mon petit.

Rempoche-moi un peu d'avoine que tu viens de vider dans la moulange: il y a des pierres dedans, je le gagerais.

—ŸY a pas de Cailloux dans mon avoine, Je les aurais vus, je suppose,

—T'as pas la vue bonne aujourd’hui, Rempoche tout de aui-

te, ou sinon...

—Viens-y donc Pour voir"! répliqua aigrement Thomas. Mais il n’eût pas plus tôt aperçu les YEUX gris, tout pleins d’étincelles, de son frère Jean, qu’il se baissa immédiatement et se mit en Cevair de vider le grand entonnoir cà, Comme vous le Savez, Se jette le grain destiné à être moulu.

La meule se trouva à découvert.

Jean se baissa à son tour, tâta, palpa, et fit toutes les simagrés imaginables. Fe

Rien.

—C'est pas Mal drôle tout de même, cette affaire-là, marmotta-t-il entre ses dents: tout est en ordre, et Cependant, le moulin ne veut pas Marcher,

—Je sais ce que C'est! fit tout

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il) à coup Thomas, en se frappant le HE front.

—Si tu le sais, dis-le donc, imbécile.

—C'est le maudit quêteux de tout à l'heure qui lui a jeté un sort.

—Cré bête ! tiens, v’là où je les loge, moi, les sorts, ricana Jean Plante, en allongeant à son frère un maître coup de pied.

Ce pauvre Thomas, il en souleva de terre et alla retomber sur les mains à dix pieds plus loin.

Quand il se releva, il était bleu de colère et il courut tout droit sur Jean. Mais le meunier, qui pouvait en rosser une demi-dou- Zaine comme celui-là, lui prit les poignets et l’arrêta court,

—Hailte-là ! mon gars, dit-il:

on ne lève pas la main sur Jean Plante, ou il en cuit.

Thomas vit bien qu'il était pas le plus fort. I] ne répondit point, et, pleurant de rage, il alla lamasser san chapeau. Puis il Sortit en montrant le poing à son frère et en lui disant d’un ton de menace :

— Quand tu me PEverras ! 0...

Jean resta donc seul.

Tout le reste de l’après-midi, il

l'employa à essayer de faire mar-cher son moulin; mais bernique !

la grand’roue faisait un tour’, puis crac: la mécanique s’arrétait net.

—On verra demain ce qui l’empêche d’aller se dit à la fin Jean Plante. En attendant, fêtons, puisqu'il n’y a pas autre chose à faire.

Et notre homme installa sa cruche sur la table et SE THIE 0 à boire que c'était une bénédiction.

À | Hermine rise pi tutitré arétuetinere sont ane" ronun con

| 56 (lie Un verre.. de rhum n’attendait | pas l’autre, si bien qu'à minuit, il était saoûl comme trois cent mille Polonais.

Il songea alors à se coucher.

C’est une chose facile à faire quand on est à jeun et qu’un bon {] lit nous attend; mais, lorsque les il jambes refusent le service, il | faut s’y prendre à plusieurs fois LU avant de réussir. Or, cette nuità, le meunier avait les siennes molles comme de la laine Il se cognait à tous les meubles et prenait des embardés qui l’éloignaient tor- ours de sa paillasse.

Finalement, il se fâcha.

—Ah! ça! dit-il en se disposant à essayer une dernière fois, de ce coup-là je me lance pour la mort ou pouï: la vie.

Et il prit son élan, les bras en avant .Maiïs ce ne fut pas sa cou-

tt si x

chette qu’il atteignit: ce fut Ja perte de l'escalier qui était restée ouverte.

Jean roula Jusqu'en bas comme un paquet de linge, et se trou- Va dehors, à Ja belle-étoile.

Essayer de lémonter ? impos- Sible, I] fallut donc Passer la nuit là, au beau milieu du bois et avec ja terre dure pour paillasse.

Aussi, quoique saoûl, Jean ne put fermer l'oeil. Il s’amusa à Compter les étoiles et à voir les nuages glisser sur la lune.

Vers environ deux heures du metin, un grand vent de nord s’éleva qui, s'engouffrant dans la cage de l'escalier, éteignit la chandelle restée allumée dans le moulin.

—Merci, monsieu: le vent, dit Jean Plante: Vous êtes plus ménager que moi, vous Soufflez ma

| chandelle.

pu Et il se mit à ricaner. Mais qu son plaisir ne dura pas longtemps.

La lumière reparut au bout de cinq minutes, et, pendant une bonne heure, elle se promena d’une fenêtre à l’autre, comme si une main invisible l’eût fait marcher. En même temps, il arrivait de l'intérieur du moulin des bruits de Chaînes, des gémissements, des cris étouffés, que c’était à faire dresser les cheveux sur une tête chauve et à croire que tous les diables d’enfer fai- Saient sabbat là-dedans. Puis quand ce tapage effrayant eût cessé, ce fut autre chose. Des feux-follets bleus, verts, rouges se mirent à danser et courir sur le toit, d’un pignon à l’autre. Il y en eut r'âme qui vinrent effleu-

rer la figure du pauvre ivrogne au point qu’ils Jui l'oussirent un peu la chevelure et la barbe, Enfin, pour combler ]a mesure, une espèce de grand chien à poil roux, haut de trois pieds au moins, rÔdait au milieu des arbres, s’arrêtant parfois et dardant sur le Meunier deux gros yeux qui bril-

laient comme des charbons en- » 4 flammés.

Jean Plante avait froid dans le dos et les cheveux droit à pic sur la tête comme des broches à tri.

coter. |

Il essaya plusieurs fois de se relever pour Prendre sa course vers les Maisons ; mais la terreur le paralysait autant que l’ivresse, et il ne put en venir à bout qu’au petit Jour, alors que toutes les épouvantes de Ja nuit avaient disparu.

Lu Avec la clarté, Jean retrouva son Courage et se moqua de ce qu'il avait vu. Pourtant, il lui restait une certaine souleur qui l'empêcha d’abord d’en rire bien franchement. Mais il n’eut pas plus tôt lampé deux ou trois bons verres, qu'il redevint gouailleur comme la veille et se mit à défier tous les revenants et tous les loups-garous du monde de venir lui faire peur.

La journée se passa en essais inutiles pour faire repartir le moulin. Il était ensorcellé tout de bon, car il n’y eut pas tant seulement moyen de lui faire faire de suite deux tours de roue.

Jean vit approcher le soir avec une certaine défiance, Il avait beau se dire qu’il avait rêvé la nuit pr'écédente.... son esprit n'était pas en repos. Mais, com-

inc l’orvuci] l’'empéchait de monter aux maisons où l’on n'aurait Pas Manqué de je rallier, il coucha bravement au moulin— noy toutefois sans avoir soigneusement fermé portes ct fenêtres.

Tout alla bien jusqu'à minuit.

Jean se flattait que les scènes de la veille ne se r'enouvelleraient pas, ct qu'ii pouvait Compter: su; un bon somme. Mais, ding !

ding ! Je douzième tintement de “horloge n'avait pas fini de résonner, que le tapage recommen- Ça. Pan ! un coup de poing ici:

boum !-un Coup de pied là.

puis res lamentations !.. .. puis des grinccments de chaînes !.

pui: des éclats de rires... des Chuchotements. .. des lJucurs Soudaines. .. des sOuffles étranges qui passaient dans la chambre.. ‘un Charivari à faire Mou-

MANN EEE an ronaanmnas eu

SLA lusie dnigus ont erhiatrestes ae: cootsmessrosaene corn: ere

rir de frayeur !

Jean, lui, se fâcha blanc. Il bondit sur sa faux, et Jjurant mise crmme un possédé, it fureta dans ar toutes les chambres qu moulin, jun sans même en excepter le grenl nier, Mais, chose Curieuse, quand le meunier arrivait dans un ennl droit, le bruit y cessait aussitôt j jf | pour se reproduire à la place nl qu’il venait de quitter.

j C'était à en devenir fou.

ju De guerre lasse, Jean Plante M legagna son lit et ramena les ji Couvertures par-dessus sa tête — ce qui ne l’empécha pas de grelot- ‘ter la fièvre tout le reste de la

nuit.

Cela dura ainsi pendant une semaine, ji, Le soir de la huitième jour--

née—qui se trouvait être le pro-

I] irant dans ulin,

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pre jour de Ja Toussaint Jean veillait encore seul au moulin. Il n'avait pas été à la messe, sous prétexte qu'il faisait trop mau-

vais, aimant mieux passer son

temps à buvasser et braver le bon Dieu. |

Il était pourtant bien changé, le pauvre homme. Sa figure bouffie et ses yeux brillants de fièvre disaient asser quelle affreuse semaine d’insomnie il] avait passée.

Au dehors. le vent de nord-est faisait rage, fouettant les vitres avec une petite pluie fine qui durait depuis le matin. Pas la moindre lune au firmament. Une nuit noire comme de l'encre !

Jean était accoté sur la table, en face de son éternelle cruche, qu’il regardait d’un air hébété.

La chandelle fumait, laissant re-

tomber su: le suif le bout de sa longue mèche Charbonnée, 11 fai- Sait noir dans Ja chambre.

Tout à Coup, l'horloge sonna onze heures.

Jean Plante tressaillit et fit mine de se lever Mais l’orgeuil le fit retomber sur sa chaise.

,—Ù ne sera pas dit que je céderai.... Murmura-t-il d’une voix farouche. Je n'ai pas peur, moi !..,.non, je n’ai peur de rien !

Et il se versa à boire d’un air de défi.

Minuit arriva. L’horloge se mit à sonner lentement ses dou- Ze Coups: ding 'ding ! ding !...

Jean ne bougea Pas. Il comptait les coups et regardait, les JEUX grands comme des piastres.

Au dernier tintement, flac ! une rafale de vent ouvrit violem-

le sa | fai-

onna

C fit reuil

ment la porte, et le grand chien l'OUX de la première nuit entra.

Il s’assit sur SOn derrière près au Chambranle et se mit tranquillement à l'égarder Jean Plan.

te, sens détourner Ja vue une seule seconde.

Pendant cinq bonnes minutes, le meunier et le chien se mirè.rent comme Ça—]Je Premier, plein d’épouvante et les cheveux droits sur la tête, le SeCond, calme et ‘Mmenaçant.

A la fin, Jean n’y put tenir. I] se leva et voulut moucher la chandelle Pour mieux voir.

La chandelle S'éteignit sous ses doigts.

Jean chercha vite un paquet

d'allumettes qui devait se trouver sur la table.

Le paquet d’allumettes n’y é-

tait plus.

Alors il eut véritablement peur et se mit à reculer dans la direction de son lit, observant toujours l’animal immobile.

Celui-ci se leva lentement et commença à se promener de long én large dans la chambre, se rapprochant peu à peu du lit.

Ses yeux étaient devenus brillants comme des tisons, et il les tenait toujours fixés sur le meunier.

Quand il ne fut qu’à trois pas de Jean, le pauvre homme perdit la tête et sauta sur sa faux.

—C'est un loup-garou ! cria-til d’une voix étranglée.

Et, ramenant avec force son arme, il en frappa furieusement l'animal.

Aussitôt, il arriva une chose bien surprenante. Le moulin se prit à marcher comrae un tonñer-

eur l'eCou-

et ong ap-

rilles eu:

pas dit

son nt

se se >r-

lé, penlant qu’une lueur soudaine envahissait la chambre.

Thomas Plante venait de surgir, tenant entre ses doigts une allumette enflammée.

Le grand chien avait disparu !

Sans souffler mot, Thomas ralluma la chandelle. Puis, apercevant son frère qui tenait toujours sa faux :

— Ah! ça! dit-il, qu'est-ce que tu faisais done là, à la noirceur ?

Deviendrais-tu fou, par hasard ?

Jean, livide et hagard, ne répondait pas. I] regardait Thomas à qui il manquait un bout de l’oreille droite.

—Qui t'a arrangé l'oreille

comme Ça ? demanda:-t-i] enfin

d'une voix qui n’était plus qu'un souffle.

—On me l'a Coüpée ! répondit

nn aas PSE É ie br mnt pan mn cr

durement Thomas. :

—Jean se baissa et ramassa par terre un bout d'oreille de chien encore saignant.

—C'était donc toi! murmuràt-il,

Et, portant la main à son front il éclata de rire.

Jean Plante était fou !

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