LA BIBLE DE JEAN FAUST
Faust est un de ces industriels que les uns ne «auraient trop bénir, et que d'autres poursuivront de leurs éternelles malédictions. Il a concouru pour une bonne part à l'œuvre à laquelle Guttemberg a encore plus travaillé que lui; c'est un des trois inventeurs de l'imprimerie. Un livre sorti des presses primitives est un objet d'une valeur extraordinaire; mais il n'est pas donné à tout le monde de connaître les caractères dislinctifs d'un tel trésor.
A quelque distance de la ville de Moûtiers, s'élève une haute montagne qui contrarie l'Isère dans sa course rapide et force la rivière à décrire un coude prononcé. C'est le mont Gargan; it s'appelle aussi le mont Saint-Michel, ou le mont des Cordeliers. Au pied de cette monta-
gne, sur une terrasse naturelle, mais agrandie par le travail de l'homme, existait un modeste prieuré sous le vocable de ssint Michel. Après beaucoup de vicissitudes, ce prieuré fut transformé en un couvent de Gordeliers de la régulière observance.
Après un grand nombre d'années passées dans la pratique stricte de la règle, les Cordeliers, las de s'occuper uniquement de leurs exercices religieux, se relâchèrent peu à peu et finirent bientôt par mettre de côté la discipline des temps primitifs. Leur conduite devint si scandaleuse que le souvenir en est resté comme une flétrissure. Des vieillards, qui le tiennent de leurs aïeux, racontent que les Cordeliers désertaient leur couvent pour se rendre à Moûtiers, où ils se prélassaient sur les places et les promenades publiques. Ils disent encore que ces moines n'avaient pas honte du rôle de parasites qu'ils remplissaient chez les riches bourgeois amis de la bonne chère. Que ne nous diraient-ils pas, s'il ne nous répugnait d'en trop apprendre sur le compte de ces moines dégénérés?
A l'époque où la règle était observée dans toute sa rigueur, les Cordeliers avaient formé une riche bibliothèque, composée d'ouvrages utiles, et contenant des livres rares et précieux. Plus tard, quand la ferveur primitive eut fait place au relâchement et à l'oisiveté, ils regardèrent cette bibliothèque comme un hors-d'œuvre et ne se préoccupèrent bientôt plus que de la cave. Alors un prêtre, bibliophile distingué, homme érudit dont le nom n'est pas oublié, M. l'abbé Vittoz, fit un voyage à Saint-Michel ; c'était vers le milieu du siècle dernier. Il n'eut pas de peine à acheter, pour quelque argent, un ensemble de volumes qu'il choisit à son gré, et parmi lesquels se trouvait une bible imprimée par Jean Faust et portant le millésime de 1462. Ce livre, que l'abbé Vittoz paya quatre louis, fut vendu 400 francs à un libraire de Paris, qui le céda, moyennant 10,000 francs, à la bibliothèque royale, où il est encore, à moins que la Commune...