LA NOIRE DE MYANS
Le pèlerinage de Myans est une dévotion trop universellement populaire pour qu'on puisse croire égarée ou seulement oubliée la légende qui se rattache à ce pieux sanctuaire. Néanmoins, nous croyons qu'une collection de légendes savoyardes serait imcomplète si celle-là ne s'y rencontrait pas.
En l'an 1248, une partie de la montagne appelée le Granier se détacha et remplit le vallon qui s'étend d'Apremont aux Marches. C'est à ce désordre majestueux produit par l'éboulement de ces terrains de montagnes étendus sur la plaine qu'on a donné le nom d'Abîmes de Myans. Ces abîmes sont plantés de vignes, et ces vignes produisent du vin en telle quantité qu'on passe aisément sur sa qualité.
A l'endroit où les matériaux descendus de la montagne se sont arrêtés, il existe une chapelle
qui existait déjà à l'époque de la catastrophe. A l'entrée de cette chapelle s'élève une colonne d'une certaine hauteur sur laquelle est placée une statue de la Vierge Marie. La sainte Mère du Sauveur n'est rien moins qu'une négresse vêtue d'un vaste manteau d'or et le front ceint d'un diadème, La chapelle est desservie par plusieurs Pères de la Compagnie de Jésus, dont l'un remplit en même temps les fonctions de recteur de la paroisse de Myans, paroisse qui fait partie de la commune des Marches.
Nous ne rappellerons pas qu'il existait au pied 4\x mont Granier une ville assez considérable, puisqu'elle était le siège du Décanat de Savoie, et que cette ville, dont le nom était Saint-André, a été ensevelie sous les débris du Granier comme Pompeï sous les cendres du Vésuve.
Mais nous ne pouvons faire moins que de reproduire le récit de l'événement tel que l'a raconté le Père Fodéré, et dans toute sa naïveté patriarchale :
« Le pape Innocent IV, en guerre avec l'empereur Frédéric II, s'était retiré à Lyon, où il
avait convoqué un concile. Voulant attacher \ son parti Amédée de Savoie, il céda à Jacques Bonivard, secrétaire et favori de ce prince, la jouissance d'un riche prieuré, situé en la ville de Saint-André, au penchant du mont Granier. Chassés de leur monastère par Bonivard, les religieux allèrent se réfugier dans la chapelle de Myans, aux pieds d'une image de la Vierge, noire comme une (Ethiopienne ; et tanais que Bonivard fêtait sa prise de possession avec ses parents et ses amis, la montagne s'écroula sur eux ; l'éboulement, après avoir creusé un abîme , d'une grande lieue de large et de long, arriva jusqu'aux talons des pauvres religieux, où il s'arrêta tout court. Les religieux voyaient dans les airs le prince des ténèbres qui, agitant ses, ailes de feu, encourageait les démons dans leur' œuvre de destruction ; ils l'entendaient crier à ces génies infernaux : — Plus loin, plusloin encore, détruisez la chapelle ! — A quoi ceux-ci répondaient : — Nous ne le pouvons, car la Noire nous en empêche; elle est plus forte que nous ! »