LES DAMES DU BETTON
LeBetton est aujourd'hui un grand établisse- 4 ment industriel ; c'était, il y a quelque dix ans , un asile pour les aliénés, et primitivement une abbaye de femmes. La mère et la sœur de saint Pierre de Tarentaisie Font fondée en 1150, et l'abbaye des Hayes en Grésivaudan fournit les premières religieuses qui vinrent s'y établir.
Pauvre dans Torigine, l'abbaye ne tarda pas à devenir riche propriétaire. Elle acquit bientôt, par ces mille moyens de transmission qui sont à l'usage des corporations religieuses, des terres considérables, des fjrêts abondantes, des domaines de toute sorte, le tout avec accompagnement de dîmes et de servitudes et de tous les droits féodaux de l'époque. Mais en revanche, les religieuses suivaient la règle de saint Benoît dont l'austérité est connue : jeûnes fréquents, nourriture à peine suffisante, costumes ;
grossiers, claustration complète, travail continuel, discipline sévère et silence absolu.
Cette dernière condition, à laquelle les hommes se soumettent aisément, est plus difficile à imposer aux femmes. Aussi pensons-nous que c'est à elle qu'il faut attribuer le relâchement qui ne tarda pas à se manifester au sein de l'abbaye. Dès qu'une condition devient caduque, les autres ne demandent pas mieux que de le devenir aussi. Le silence ne fut bientôt plus observé avec la même rigueur, et le reste de la règle s'en alla à l'avenant. Les religieuses allaient dans le monde, recevaient môme chez elles nombreuse société.
Le désordre devint tellement criant qu'il rendit inutiles les efforts tentés par l'abbé de Tamié qui avait entrepris de ramener les religieuses à l'observance de la règle du fondateur. Elles promirent bien de s'amender, mais le ferme propos n'eut pas de suite. Les censures ecclésiastiques arrivèrent, un aumônier rigide fut chargé de redoubler de surveillance, et ces dames répondirent à l'application de ces mesu-
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res que les verrous et les grilles, pas plus que la surveillance d'un aumônier n'ajouteraient pas une garantie de plus, car leur vertu, disaient-elles, est une sauvegarde assez puissante pour résister à la calomnie.
Plus tard, le directeur de ces dames lui-même se départit de sa rigueur. Le Révérend Meynier, de la Sainte-Chapelle de Chambéry, doyen du prieuré de Chamoux et qui remplissait cet emploi de confiance, fut accusé d'entretenir des relations coupables avec une des brebis confiées à sa garde. Le Sénat s'en émut, le crime fut prouvé, et l'indigne prêtre, conduit dans la forteresse de Miolans, termina sa carrière scandaleuse au fond d'un cachot.
Après avoir été réuni au chapitre de la Sainte- Chapelle, puis à la mense épiscopale de Chambéry, le monastère du Betton fut, en 1793, aliéné par l'Etat. Les religieuses, à leur grande joie, rentrèrent dans leurs familles et se marièrent pour la plupart. Sa dernière abbesse fut Mme Anne-Marie-Chollet du Bourget.
LA BARME A COLOMB
Les mots Balme, Baume, Barme, désignent une grotte, une excavation, et se rencontrent avec de légères modifications dans tous les dialectes.
La dent du mont Granier, dont nous avons parlé à l'occasion de la légende de Myans, est taillée à pic du côté de l'Isère et n'est accessible que du côté du col. C'est par là que les troupeaux passent pour atteindre les maigres pâturages qui couvrent son sommet, et les botanistes suivent le même chemin. La flore de cette montagne est riche et intéressante, et les naturalistes le savent bien. Non loin du sommet, on voit des cavités profondes, semblables à des entonnoirs, auprès desquelles on récolte des plantes extrêmement rares, puis, à quelque distance
une grotte, appelée la Barme à Colomb. Son entrée est masquée par un pilier naturel, sur lequel sont grossièrement représentées les armoiries du Dauphiné. Là, en effet, se trouvent les limites de cette province et de la Savoie.
Pénétrer dans la Barme à Colomb est une entreprise qui exige autant de souplesse et de force physique que d'énergie morale. Non seulement on y éprouve une sensation de froid réel, mais encore l'imagination se charge de redoubler cette impression. Engagez- vous dans ce labyrinthe, vous n'y aurez pas fait un pas que les cris les plus lamentables, les sanglots les plus navrants,, venant dans tous les sens de ces profondeurs mystérieuses, frappent votre oreille et vous prennent au cœur. C'est, vous diront les gens du pays, c'est le pauvre Colomb qui gémit au fond de la Barme, et dont les gémissements sont centuplés par les échos de la caverne. Attiré par l'espoir d'y trouver un trésor qu'on y croyait enseveli, le malheureux Colomb voulut pénétrer dans les replis les plus inexplorés de la grotte; il s'y aventura si bien qu'il ne
put plus retrouver son chemin pour: en sortir. Dieu l'avait puni de sa convoitise en rapprochant brusquement deux rochers entre lesquels sa tête se trouva prise comme dans un étau. Depuis lors, le pauvre Colomb fait entendre ces cris affreux qui dureront jusqu'à la fin des siècles, car s'il n'est pas encore fatigué de crier depuis le temps qu'il crie, il est assez probable qu'il ne s'en fatiguera jamais.