‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 40 sur 94 · LE FOND DE L'HISTOIRE DE MONT- AI AYEUR · texte numérisé non relu

LE FOND DE L'HISTOIRE DE MONT- AI AYEUR

Les légendes que nous aimons à enregistrer, ce sont celles qui ne sont populaires que jusqu'à un certain point. Quand elles le sont trop, il nous répugne de leur sacrifier une place qui pourrait être occupée plus avantageusement. La légende du dernier des Monlmayeur appartient à cette dernière catégorie. Le crime qui en constitue le point de départ ne présente plus le moindre mystère ; tout le monde en sait les détails par le menu. Et les détails qui sont en circulation sont si nombreux qu'ils ont obscurci le fond de l'histoire. Notre part n'est donc plus ici de développer le récit de l'événement, mais bien plutôt de le circonscrire. Assez de rhétoriciens ont fait de cette histoire un exercice pour leur jeune plume, la nôtre se

bornera à extraire les éléments d'une histoire que tant d'écrivains ont brodée au point de la rendre méconnaissable. Nous rechercherons le canevas sous les (ils de laine et de soie aux mille nuances, lissés par la lourde main du temps ou par les doigts légers de la fantaisie. Nous espérons même, au moyen de ce procédé dont nous ne sommes pas coutumier, être agréable à ceux de nos lecteurs qui aiment à poursuivre l'ossature de l'animal à travers les chairs du cadavre.

Les Montroayeur avaient une rude devise, et les souvenirs qu'ils ont laissés semblent la justifier pleinement : Unguibusetrostro, était inscrit •sur une bandelette qui entourait leur blason, et ces nobles seigneurs, doués de becs et d'ongles, ne se faisaient pas faute de se montrer dignes de la porter.

Le château des Montmayeur était situé audessus du village de la Croix de La Rochette. Il n'en subsiste plus que deux énormes tours qui, émergeant d'un massif de bois taillés, se détachent vigoureusement dans l'espace.

Jacques de Montmayeur croyant avoir à se plaindre de son parent Guy de Fésigny, président du tribunal de Chambéry, qui avait rendu contre lui un arrêt dans un procès important, résolut de s'en venger. Sous un prétexte quelcon que, il l'attira à son château. On le conduisit dans une salle basse où se trouvaient trois juges et des moines; ceux-ci psalmodiaient les offices des morts, ceux-là dressaient une forme de jugement. Le bourreau, avec le pittoresque costume que Ton sait, se tenait dans le fond, le billot devant lui et le cercueil à côté. Le tribunal rendit sa sentence et l'exécution de la sentence fut instantanée. La tête du malheureux Guy de Fésigny roula sur le carreau. Instruit de ce crime, le duc de Savoie exila Montmayeur, confisqua ses biens et ordonna que son château fût démoli jusqu'en ses fondements. Mais il voulut que les deux tours géantes fussent laissées debout pour apprendre aux générations à venir le forfait du châtelain de Montmayeur.

Telle est la légende qui circule autour des foyers depuis le quinzième siècle; mais l'his-

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loire a quelque peu modifié ce lugubre appareil. D'après la légende, le comte Jacques de Montmayeur aurait été puni, légèrement, c'est vrai, mais puni quand même. Hélas î l'histoire ne confirme pas ce dénouement plus conforme aux récits de la morale en action qu'à la vérité historique. D'après les recherches les plus récentes dues à M. le marquis d'Oncieu et à M. Chapperon (Timoléon), Jacques de Montmayeur aurait bel et bien continué d'habiter son château, où il serait mort tout simplement dans son lit, en 1489, des suites d'une attaque de goutte. La ruine du château serait l'œuvre de Lesdiguière, et c'est au château d'Apremont que le crime aurait été perpétré.

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