L'ÉMIGRATION DU SAINT-SUAIRE
L'église appelée la Sainte-Chapelle de Chambéry eut longtemps l'honneur ineffable d'être dépositaire de Tune des plus célèbres reliques chrétiennes : le Saint-Suaire, que les princes de Savoie considéraient comme le palladium de leur famille. Personne n'ignore que le Saiflt-Suaire est le linge qui essuya la face du divin Sauveur montant au Calvaire. Cette relique a tous les caractères d'authenticité désirables; cela fait paraître d'autant plus étranges les prétentions de Rome, de Gênes et de Besançon, à posséder également chacun un Saint-Suaire réputé non moins authentique.
Le Saint-Suaire avait été rapporté des Croisades par Godefroy de Bouillon lui-même. Voie comment il arriva en la possession de la maison de Savoie. Marguerite de Charnay, descendante de Godefroy, était de passage à Chambéry en
1452. Elle ne se séparait jamais du linge sacré, et, dans ses voyages, elle lui réservait une place parmi ses bagages. Anne de Chypre, épouse du duc Louis, fut assez osée pour demander à la voyageuse de vouloir bien lui faire présent de cet objet précieux. Il va sans dire que cette demande étrange fut assez mal accueillie. Marguerite opposa un refus énergique, qui prouvait son attachement à son trésor; mais le trésor ne se montra pas animé des mômes sentiments. Au moment où Marguerite donnait à son mulet le signal du départ, le mulet qui portait le Saint- Suaire, se refusa à lever le pied, et malgré toutes les excitations en usage dans pareille circonstances; il s'obstina, en vertu de l'opiniâtreté traditionnelle de son espèce, à rester en place comme s'il y eût été cloué. Regardant celte résistance imprévue comme une manifestation éclatante de la volonté divine, Marguerite descendit de sa selle et céda aux prières de la duchesse de Savoie. Le Saint-Suaire fut déposé d'abord dans l'église du couvent de Saint-François, aujourd'hui la cathédrale, puis transporté plus tard
dans la Sainte-Chapelle, où il fut déposé dans une châsse d'or et d'argent, enrichie de pierreries et richement travaillée, don de Marguerite d'Autriche.
La relique faillit périr dans l'incendie de 1532, Un miracle la sauva; mais le miracle ne s'étendit pas sur la châsse; la châsse fondit dans les flammes, tandis que le Saint-Suaire quelle renfermait n'éprouva aucune atteinte.
Lors de la peste qui ravagea la Lombardie, c'était en 1578, saint Charles Boromée fit vœu d'aller à pied visiter le Saint-Suaire. Mais le duc Savoie, voulant éviter au prélat la moitié du chemin, fit apporter la relique à Turin. Elle n'en revint pas. Les Savoyards firent les plus humbles instances pour que leur trésor leur fût rendu ; il n'en fut tenu aucun compte. Et voilà ce qui se pratique souvent dans le monde : on commence par dépouiller le passant et Ton finit par abandonner sur le pavé le malheureux qu'on a détroussé. Heureux est-il encore quand un voisin leut bien se l'annexer !