LA CONFESSION DU VOLEUR
La sûreté générale et la sécurité publique, qui sont devenues l'objet de la plus vive attention de la part des administrateurs dans tous les pays policés, étaient choses inconnues au moyen -âge. Les vols et les assassinats étaient alors de simples accidents, et, bien que leur répression fût d'une sévérité bien autre que celle qu'on exerce aujourd'hui, ces accidents étaient journaliers, à tel point qu'on n'y donnait qu'une faible attention. Leurs auteurs étaient pendus avec plus ou moins de supplices accessoires, et le lendemain il se trouvait des gens pour commettre de nouveaux crimes. Il n'y a pas là de quoi étayer bien solidement la nécessité de la peine de mort. Mais passons.
En 1515, on exécuta à Aix, qui depuis s'ap-
pela Aix-les-Bains, un malfaiteur appelé le Bâtard de Saint-Murys, et ailleurs le Bâtard du prieuré de Ghindrieux. Avant de mourir, il déclara publiquement que la bande dont il faisait partie, et dont tous les membres étaient liés ensemble par un serment, était composée comme une société choisie, et renfermait au moins autant de nobles seigneurs que de roturiers. Les noms révélés par le patient sont inscrits au procès-verbal.
Quelques jours après celle exécution, un autre membre de la même association était exécuté à Chambéry. 11 ne voulut pas demeurer en reste avec son collègue, en fait de révélations, et il raconta en long et en large le plan d'un complot qui n'a manqué son effet que de deux doigts, complot qui dénote chez ces bandits une singulière audace.
M. Chapperon nous raconte cette histoire dans son livre remarquable intitulé : Chambéry au XIVe siècle. Ces bandits, dit M. Chapperon, avaient formé le projet de se déguiser en pèlerins, le dimanche avant les Rameaux et de se
rendre tous à Chambéry, par des chemins différents, sous figure de visiter le Saint-Suaire qui était déposé dans la Sainte-Chapelle. Une fois réunis, leur dessein était de s'emparer par surprise et par violence de plusieurs personnes, et entre autres du lieutenant général de ça les monts et de son fils François encore enfant. Il s'agissait. de les conduire en Allemagne, et le lieutenant général ne devait jamais en revenir. Le lieutenant général était raessire René Bâtard de Savoie ; il est probable qu'il gênait ces honnêtes gens dans l'exercice de leur industrie, car c'est à lui qu'ils en voulaient le plus. En s'emparantde son fils en même temps, ils espéraient que sa mère, qui avait une grande affection pour cet enfant, leur abandonnerait volontiers tous ses trésors pour sa rançon. La prise du trésorier devait les mettre à même de s'emparer de tous les écus dont il avait la garde ; la capture de ses registres devait leur permettre de faire main basse sur l'argent des tailles. Ils étaient bien résolus de faire parmi les grands personnages le plus de prisonniers qu'ils pour-
raient. Si le lieutenant général et son fils leur échappaient, ils devaient u> cacher dans les bois des environs de la ville pour y attendre un moment plus opportun.
Pour mettre à exécution ce vaste projet, ils comptaient rassembler tous les malandrins possibles. Il s'agissait môme d'envoyer des exprès à Autun, et de faire venir à Saint-Genix-d'Aoste quatre-vingts compagnens bien résolus. Quarante cavaliers devaient venir de Sainte-Hélène, vingt autres devaient traverser le Mont-du- Ghat et arriver par le Bourget ; douze autres devaient venir d'Aix ; chacune de ces troupes de cavaliers devait être accompagnée de bon nombre de fantassins. Les lieux où ils devaient laisser leurs chevaux sellés et bridés étaient fixés; tout semblait être calculé pour le mieux, et l'affaire paraissait devoir forcément réussir. Mais l'excès même des précautions la fit manquer, comme cela arrive le plus souvent dans ces sortes de choses. Quelques individus de la bande ayant été envoyés en avant à Chambéry pour sonder le terrain et prendre les dernières
mesures, une circonstance fortuite fit arrêter l'un d'eux et successivement les autres. La justice se trouva alors sur les traces de l'entreprise et il n'en fallut pas davantage pour la faire échouer.
Pacquet (c'est le nom du supplicié), dans ses aveux, fit connaître tous les détails du complot, recommandant au lieutenant général de continuer à se tenir en garde contre ceux-là même qui l'approchaient de plus près, et d'être circonspect sur ce qu'on lui servait à boire et à manger.
Cette affaire ne paraît pas du reste avoir eu d'autres suites.