‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 54 sur 94 · LA CATASTROPHE DE LA BARONNE DE BROC · texte numérisé non relu

LA CATASTROPHE DE LA BARONNE DE BROC

Ceci n'est malheureusement que trop vrai. L'imagination n'a rien eu à ajouter pour faire d'un accident une affreuse catastrophe. Il n'a rien été inventé à cet égard, si ce n'est peut-être quelque partie du récit que vous subissez au bord du précipice, quand vous avez la bonhomie de prêter l'oreille aux doléances des mendiants qui assiègent ces parages.

C'était le 13 juin 1813. Deux 13 à la fois, c'est trop. Qui sait même si ce n'était [as un vendredi? La reine Hortense, qui avait voué à la ville d'Aix-les-Bains et à ses environs une affection toute particulière, faisait de fréquentes promenades à travers une population qui lui rendais par ses naïfs hommages, ce qu'elle recevait delà reine en grâces et en bienfaits. Ce jour,

die allait voir la cascade de Grésy.II avait plu la veille, l'eau devait rive abondante, et le spectacle de sa chute, majestueux. Accompagnée de Mme la baronne de Broc, dame du palais, de Mlle CocheleUsa lectrice, et de M. d'Arjuzon, son premier chambellan, elle se fit conduire aux moulins. Le meunier, qui S'appelait Antoine Collet, conduisait la reine; elle avait accepté son bras sans plus de façon. 11 s'agissait de passer sur une planche qui servait de passerelle, la reine donna la main à son guide et fut en un clin d'œil transportée à l'autre bord. Quand vint le tour de la baronne, le meunier lui tendit la main, mais elle crut pouvoir s'en passer; le pied lui glissa, elle tomba et disparut. H va sans dire que tout le monde se mit aussitôt à sonder le gouffie ; mais ce n'est qu'après une heure de recherches qu'on finit par trouver le cadavre de la malheureuse baronne au fond d'un de ces innombrables entonnoirs qui constituent le lit du Sierroz. C'est comme un rayon de miel. Les alvéoles sont innombrables, et l'on n'arriva à celle qui enveloppait la victime qu'a*

près avoir exploré inutilement toutes celles qui se trouvent à Pentour.

Le pauvre qui vous barre le passage, aujourd'hui, lorsque vous allez visiter le théâtre de cette cruelle catastrophe, n'est autre, vous ditil, que le sieur Claude Goudurier, qui retira le corps inanimé de Mme de Broc. D'aucuns assurent que ce pauvre est déjà la seconde incarnation du sauveur. Les Claude Goudurier sont à Grésy comme les cannes de Voltaire à Fernex. Quoi qu il en soit de ce personnage, il n-en est pas moins constant que le meunier actuel est doué d'un excellent cœur et sait exercer dans son petit mais historique domaine la plus affectueuse hospitalité. Or, quand vous vous aventurerez ^ur la passerelle actuelle, qui ne présente guère plus de sécurité que Tautre, ayez devant les yeux cette recommandation que l'inconsolable reine a fait graver sur la pierre placée sur le heu mf me où Mme de Broc perdit la vie :

0 vous qui visitez ces lieux,

N'avancez qu'avec précaution sur ces abîmes :

Songez à ceux qui vous aiment!

L'ABBAYE DE TAMIE

Quittez les bonis de l'Isère à Saint-Vital et mettez-vous en devoir d'escalader la montagne. La tache est. rude, mais vous visiterez l'abbaye de Tamié et vous oublierez vos peines. Au fond d'une combe charmante et sur les bords d'un frais ruisseau, vous apercevrez, du chemin que vous suivrez, le giacieux village de Plancherine ; puis vous entrerez dans une gorge traversée par une voie romaine et pavée de cailloux cyelopéens. A peu de distance de Plancherine, dans l'endroit le moins sauvage de la contrée, existe une sorte de manoir de plaisance. Il fut bâti par l'abbé de Tamié, Jacques- François Chevron, et portait le nom de la Tour. Mais les gens du pays lui ont substitué la dénomination de Tour Gaillarde, et ce n'est peut-

être pas sans motif, car il est de tradition que le prélat en avait fait son Ripaille.

Mais continuons notre route, passons devant la chapelle qui est consacrée à la Vierge et à saint Bernard et dont les patrons vivent entre eux en parfaite intelligence. Demandons-leur les forces nécessaires pour arriver au sommet du coldeTamié, où se trouve l'abbaye dont noire compatriote regretté, M. Burnier, a dressé une monographie du plus puissant intérêt. Ce lieu était, dit-il, le rendez-vous de tous les gentilshommes du pays. A l'époque des vendanges, la vallée retentissait des aboiements des chiens, du bruit des fanfares et des chants des joyeux convives de l'abbé, et cela, dans les lieux mêmes que les anciens moines de Bellevaux avaient sanctifiés par leurs prières et arrosés de leurs sueurs.

Dans les temps les plus reculés, le col où se trouve aujourd'hui l'abbaye était un passage dangereux, et les crimes qui s'y commettaient journellement par les brigands auxquels les forêts voisines servaient de repaire lui fit donner le nom significatif de Coupe-gorge. Mais le

comte de Savoie, Amédée III, ayant fait pendre aux arbres qui bordaient le chemin quelquesuns de ces bandits, la sécurité publique parut se rétablir. Plus tard, en 1129, un sanglant combat se livra sur le col même, entre Amédée et le comte de Genevois. Le premier y fit ériger une chapelle en actions de grâce de sa victoire. Six ans plus tard, saint Pierre de Tarentaise y fonda un monastère de Tordre de Giteaux et en fut le premier prieur.

Les premières cellules furent habitées par des moines tirés de l'abbaye de Bellevaux, en Bauges. Bâties en terre et en bois et couvertes en paille, elles furent deux fois dévorées par le feu. Les seigneurs du voisinage se chargèrent de les relever avec leurs pieuses libéralités. A la fin du xvne siècle, on reconstruisit le couvent en entier, à peu de distance de l'ancien et sur un emplacement jugé plus favorable à la santé des religieux.

Cette communauté soutint pendant plusieurs siècles des luttes continuelles contre les princes de Savoie qui prétendaient s'immiscer dans la

nomination des abbés. Mais cela ne 1'ernpêcha pas de se livrer au désordre et d'abandonner petit à petit tous les préceptes du pieux fondateur. Elle marchait rapidement à sa ruine, lorsque l'abbé La Forêt de Somont l'arrêta sur la pente qu'elle suivait, en y introduisant l'ordre de la Trappe. Les religieux qui ce voulurent pas reconnaître la règle nouvelle furent envoyés dans d'autres monastères. La réforme de l'abbé de Rancé se fit donc sentir jusqu'aux pieds des Alpes; Tamié fut même un des premiers établissements qui l'ait adoptée. Dès ce jour, les désordres cessèrent. Les moines se chargèrent d'effacer de l'esprit du public le souvenir des scandales causés par leurs prédécesseurs, et d'édifier les populations voisines par la pratique de toutes les vertus.

Nous avons raconté ailleurs le pieux stratagème que mit en pratique l'abbé dom Gabei pour soustraire les richesses de l'abbaye au domaine national en 1792. Mais les immeubles dépendant de l'abbaye n'en furent pas moins aliénés en faveur de quelques spéculateurs. En 1825,

ces immeubles furent réunis clans les mains d'un seul propriétaire. Enfin, en 1861, les trappistes de la Grâce-Dieu ayant acheté Tamié, y envoyèrent une colonie des leurs sous la direction de dom Malachie Regnault, auquel succéda, en 1871, dom Théodore, prieur actuel de la nouvelle maison des disciples de l'abbé de Rancé.

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