LE COCHE DE VALENCE
La Savoie possédait, il y a quelque vingt ans à peine, une école de droit et une école de médecine. Les études s'y faisaient primitivement au complet et Ton pouvait devenir docteur en droit à Chambéry, à la seule condition d'aller soutenir sa thèse devant quelque université de premier ordre. Le gouvernement se montrait assez indifférent sur le choix de la Faculté, et il agréait volontiers les titres acquis à l'étranger sur le même pied que ceux délivrés à l'intérieur. Aussi les étudiants de Chambéry allaient-ils d'ordinaire prendre leurs grades à Valence, en Dauphiné, et nos avocats savoyards étaient- ils le plus souvent des avocats français.
Plus tard, on écorna les cours, et Ton ne laissa subsister à Chambéry que ceux des premiè-
res années; puis on en vint à les supprimer tout-à-fait. Nous ne dirons pas toutes les doléances et toutes les réclamations auxquelles se sont livrés les habitants d'une capitale qui perdait ainsi Pun de ses plus beaux privilèges. Ce n'était pas, du reste, la première fois queChambéry s'était récrié contre les procédés d'un gouvernement qui, petit à petit, dépouillait la capitale du duché en faveur de celle du royaume.
Au commencement du xvme siècle, le roi avait ordonné que les habitants de la Savoie, iraient prendre leurs grades universitaires à Turin. Vous pouvez juger, par le souvenir des mesures analogues prises dans les temps plus récents, de l'effet que produisit alors cette royale prescription. L'opiDion publique s'irrita contre cet assujettissement, et, malgré les ordres les plus précis, les étudiants en droit continuaient d'aller se faire graduer à Valence, où, disait-on, Ton se montrait moins difficile. Le gouvernement déploya à cet égard une ténacité véritable, mais presque sans succès. Ses rigueurs n'obtinrent pas de meilleurs résultats.
Mais ce que l'autorité du souverain n'avait çu obtenir, une simple pasquinaJe, une farce de carnaval l'opéra. En ces jours renouvelés des saturnales où tout était permis à l'opposition, le gouvernement pensa que lui aussi pouvait bien se permettre quelque chose, es ag«an la I e plus haut placés, les commandants de place, organisèrent la chose, avec assez de discrétion, bien entendu, pour qu'on ne pût pas supposer d'où le coup était parti. On plaça dans un ca- Tosse et l'on promena dans les rues de Chambéry deux petits ânons habillés en avocats avec cette inscription : Le coche part pour Valence. Cette raillerie eut un succès prodigieux ; on se fit une honte d'aller à Valence, et l'on s'accoutuma à passer les Alpes tête nue pour en revenir avec le bonnet de docteur.