LA FIANCÉE DE* CHIGNIN
Saint Bernard avait déterminé toute la noblesse de la Savoie à prendre part à la seconde croisade. Geoffroy de Miolans, emporté par l'amour des combats, s'arracha aux étreintes de Béatrix de Chignin, son épouse, et de Bérengère.sa tille encore au berceau. La baronne, humiliée du peu d'empire de ses charmes, et profondément blessée de l'abandon dans lequel elle allait vivre, fit bon marché du nom de Miolans et reprit celui de ses aïeux. Elle redevint la hautaine Béatrix de Chignin.
II y avait vingt ans de cela, Geoffroy n'était pas de retour de la Terre-Sainte, et tout le monde ignorait ce qu'il était devenu. Béatrix était bien trop fière pour se montrer affligée de cette incertitude.
Sur ces entrefaites, deux jeunes gens qui
avaient combattu dans les rangs de la saint* milice, deux vaillants de l'armée chrétienne revenaient de la Palestine, traversaient la Sa roie, et, l'un deux se trouvant fatigué outre me sure, ils demandèrent asile au château le plui voisin. C'est au château de Chignin que U brave de Clerraont, issu d'une haute maisor. dauphinoise, reçut la pins franche hospitalité. Son compagnon l'assista de tout son dévouement et de toute sa tendresse. Aymar et Clermont s'étaient rencontrés en face de l'ennemi, ils avaient couru ensemble les mêmes périls, el Clermont ne songea pas à s'enquérir de la naissance de son brave camarade; il en fit son ami. Liés de cette amitié indissoluble, ils partirent ensemble quand de Clermont jugea à propos de: rentrer au sein de sa famille. Aymar ne savait de la sienne que ceci : que son père était de haute lignée, mais que sa mère, pour être chrétienne, n'avait pas pour cela pignon sur rue ni droit d'éployer bannière au vent, et que tous les deux, le seigneur et la vilaine, étaient morts avant qu'il eût atteint l'âge de huit ans.
Pendant le séjour que firent les deux voyageurs au château de Ghignin, jusqu'au moment )ù de Glermont put reprendre son bâton de royageur, Aymar eut bien des fois l'occasion je rencontrer Bérangère; mais une fois eut suffi pour les rendre amoureux l'un de l'autre. C'est ici que se fit voir l'orgueil de la baronne de Chignin; elle refusa la main de Bérengère à l'homme assez distingué pour avoir conquis l'amour de la fille du croisé, sous ce prétexte qu'Aymar eût été bien embarrassé de produire son blason et ses titres.
— Pas autant peut-être qu*il vous plaît de le dire, haute baronne de Ghignin et comtesse de Miolans, répondit le jeune preux en prenant cette attitude particulière à la situation dans laquelle il se trouvait...
— Mais vous ignorez jusqu'au nom de votre père I reprit la baronne...
— Je ne sais pas son nom, mais je sais qu'il portait d'or à trois bandes de gueule.
— D'or 5 trois bandes de gueule ! répéta la baronne, mais c'était l'écu que j'avais brodé de
mes mains quand Geoffroy s'arracha à mes larmes et à mes baisers...
La baronne de Chignin s'évanouit. Que pouvait-elle faire de mieux quand elle venait d'apprendre qu'Aymar était le fils de son époux infidèle?
Bérengère aima son frère... mais elle mourut du chagrin qu'elle éprouva de celte substitution de l'amitié à l'amour.
Voilà ce que les vieilles tours de Chignin racontent à qui veut bien les écouter. Mais le vin de la contrée est si bon, qu'en fait de légendes, il en ferait passer d'autrement plus étranges que celle-là.