LA TOUR DE CESSENS
Au sud-ouest et à 12 kilomètres de Rumil- ■ly, sur un des passages qui font communiquer le bassin de l'Albanais avec le midi de la Chautagne et avec le lac du Bourgei, se dresse une tour anlisue sur un rocher commandé seulement par un autre rocher qui soutient les débris plus modestes d'autres fortifications : c'est la tour de Cessens. Le comte Amôdée V, dit le grand, s'empara en 1287 du château, qui appjrtenait alors au comte Amé K de Genève; mais ensuite il fut restitué à ce dernier, à charge d'en faire hommage au comte de Savoie.
La tour qui a survécu aux révolutions de la diplomatie et des siècles , présente un coup d'œil fantastique, quand, au lever du soleil, elle est contemplée des coteaux voisins sur lesquels
elle projette une ombre semblable à celle d'ur énorme obélisque. Le soir, elle ressemble à un fantôme géant. Le château, qui pourtant est construit sur un roc plus élevé, semble ramper à ses pieds et s'effacer en présence de cette hautaine majesté. Quoique construite sur une base inférieure, la tour s'élance et se détache dans l'espace. De loin, elle paraît parfaitement ronde; mais en réalité elle n'a que la moitié de son diamètre. La moitié occidentale a été démolie avec une régularité barbare dans toute sa hauteur. Quel est le prince qui sévit contre ces murailles, l'histoire se tait.
i\I. Richard, l'auteur du Manuel du,Voyageur en Suisse et en Savoie, prétend que c'est au pied de la tour de Gessens que J.-J. Rousseau écrivit la page admirable où il décrit le lever du soleil : « On le voit, dit l'incomparable prosateur, s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au devant de lui... » Ce qui est certain, c'est que l'étendue de la perspective qu'on découvre du pied de ce monument d'un autre âge est capable d'avoir inspiré l'écrivain. Les
habitants de la contrée s'en font du reste un titre de gloire, et votre cicérone ne fera pas de difficulté pour vous désigner jusqu'à la pierre sur laquelle le philosophe de Genève s'est assis pour faire le pourtrait de V aurore. L'histoire est presque muette à l'égard du château de Cessens; mais les indigènes ont trouvé dans le fait que nous venons de rappeler de quoi défrayer amplement la curiosité des voyageurs.
LA RUE D'AIGUENOIRE
On a voulu faire des noms de rues une sorte de Panthéon. C'est à l'angle de toutes les voies urbaines que sont écrits les noms des hommes qui ont illustré le pays. Le moyen est bon, mais, hélas ! la mémoire de humains est inionstante, et il arrive souvent que tel nom de rue ne rappelle plus rien à celui qui le prononce, j Nous sommes porté à croire que le nom d'Aiguenoire, porté par une rue de la ville du Pontde-Beau voisin, ne rappelle plus à personne le héros qui y vint au monde et dont le souvenir I mériterait mieux que d'être si tôt oublié.
Sous le règne de Victor-Amédée III, un jeune liomme, sorti delà classe du peuple, partit en 1788 pour la milice. Simple soldat, puis successivement caporal et sergent au régiment de
Savoie, Ganivet, c'était son nom, se fit toujours estimer de ses chefs par son intelligence et son exactitude à remplir ses devoirs. En 1792, la Savoie fut envahie par l'armée française ; mais les délîiés du Mont-Cenis étaient encore occupés par les troupes du roi de Sardaigne. Si les Français citent avec complaisance les traits de bravoure dont ils ont été les auteurs, il faut bien croire qu'ils n'étaient pas seuls dépositaires de toutes les vertus. Les ennemis ont eu également leurs braves.
En effet, le sergent Ganivet, à la tête d'un détachement d'avant-poste, composé de soixante hommes, soutint le choc de plusieurs bataillons français. Plus heureux que Léonidas, il ne perdit qu'un petit nombre de ses compagnons d'armes et il en fut quitte lui-môme pour une blessure sans gravité. Néanmoins, il avait donné le temps à l'armée sarde, qui campait au haut du Mont-Cenis, de se mettre en défense et de barrer le passage aux envahisseurs.
Le roi, instruit de faction héroïque du sergent Ganivet, le nomma sous-lieutenant dans
cette même compagnie qui avait pris part à ce fait d'armes, lui remit une épôe et lui donna le titre d'Aiguenoire pour honorer la rue où il avait reçu le jour. Le sous-lieutenant d'Aiguenoire rentra dans ses foyers sans fortune et avec une modique retraite. Napoléon lui fit offrir les épaulettes de capitaine dans lïnfanterie légère, mais il refusa en disant : « J'ai juré d'être fidèle â mon prince et à mon bienfaiteur. > Napoléon ne se tint pas pour battu : il fit accepter au sous-lieutenant une augmentation de retraite qui permit à Ganivet d'arriver à l'article de la mort sans endurer trop de misères le long du chemin.