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LE SAUT DE LA PUCELLE

Parlons la langue de nos aïeux; ils étaient moins prudes, mais bien aussi vertueux que nous.

D'Au-les-Bains à Tresserve, le chemin est mieux qu'un vicinal de troisième classe; c'est une promenade charmante s'il en fut jamais. Aussi les baigneurs, que leurs rhumatismes traitent avec quelques ménagements, ne connaissent pas de parages plus agréables, et si la promenade est un puissant adjuvant pour les eaux thermales, nous estimons que les médecins d'Aix doivent une profonde reconnaissance au chemin de Tresserve,

On se croirait dans un parc. Tous les genres de beauté se pressent sur vos pas. Ruisseaux serpentant comme serpentent les choses qui

savent le mieux serpenter; haies touffues, à travers lesquelles on voit se jouer les poulets et les lapins des fermes riveraines; villas somptueuses et pleines de mystères, émaillées de modestes maisons de paysans qui ne le cèdent à leurs orgueilleuses voisines ni en propreté ni en confortable.

Mais il y a, à l'entrée même du chemin, tout près du hameau de Cornin, une carrière de molasse, qu'on exploite avec un notable profit. Cette carrière se trouve dans les flancs d'un rocher d'une certaine élévation et qui surplombe le chemin, sans toutefois prendre des allures trop redoutables. Cet accident de terrain est connu dans la localité sous le nom du Saut de la Pucelle, Voici la légende qui s'y rapporte et dont nous garantissons l'antique authenticité.

Une jeune fille, nommée Brigitte, avait inspiré une passion violente à un gentilhomme du voisinage. Vertueuse autant que belle, Brigitte repoussait les tentatives de son adorateur et dédaignait ses brillantes promesses. Mais, un

jour qu'elle avait mené paître ses brebis sur le plateau couronnant le rocher que nous venons de décrire, le galant la surprit, et allait sans doute triompher de sa résistance, lorsque, parvenant à s'échapper des bras qui Pétreignaient, Brigitte, après avoir adressé une fervente invocation à la sainte Vierge, s'élança dans Pespace et disparut dans le précipice. Une heure plus tard, les bateliers de Cornm, regagnant leur demeure, trouvèrent la bergère agenouillée au fond dq la carrière. La Vierge Pavait sauvée des feras d'un ravisseur et de ceux de la mort. Elle Pavait soutenue dans sa chute et déposée doucement au pied du rocher qui, depuis lors, est appelé... comme nous l'avons dit, mais comme il n'est pas indispensable de le répéter.

On retrouve cette légende dans les Voirons. Il nous souvient, à cette occasion, que l'Académie de Savoie a accordé une mention très honorable à une poésie dont cette légende faisait le sojet. Mais le poète, M. Claudius Garret, fils de M. Garret, ancien inspecteur des domaines et aujourd'hui attaché à la bibliothèque de Gham-

béry, était mort à l'aurore de ses dix-huit ans, quelques jours avant que l'Académie décernât le prix de poésie auquel il avait concouru.

Noire légende recevra un nouveau lustre de cette coïncidence, et Paîtrait qu'elle présente par elle-même n'a rien à perdre de ce rapprochement inattendu.

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