AUT FABER AUT DIABOLUS
Les légendes auxquelles le président Favre se trouve mêlé, on ne sait trop comment, sont innombrables. Ce président est un Deus ex machina qui sort à tout propos de la boîte à surprise dans laquelle il se tient replié. Il n'en faudrait pas autant que cela pour constituer en faveur du pays qui lui donna le jour cette bonne et solide gloire dont qn se prévaut en toute occasion. Mais parmi toutes ces légendes, il en £sl une qui nous a présenté autant d'intérêt que la solution fantaisiste d'un problème pittoresque. Aussi lui ferons-nous l'honneur d'une place dans notre collection.
Trois voyageurs, messieurs Pierre, Paul et Jacques, avaient passé la nuit dans une auberge. Le lendemain, après avoir payé leur écoî, ils
prennent congé de l'aubeigiste et lui confiant une caisse contenant mille ducats, et lui recommandant expressément de ne rendre cette caisse que lorsqu'ils reviendraient tous les trois ensemble la réclamer. Quelque temps après, l'un de ces mêmes voyageurs, monsieur Pierre, descend à la même auberge et réclame la caisse qui y avait été déposée. L'aubergiste, oubliant la principale condition imposée à la restitution de cet objet par les dépositaires eux-mêmes, s'empresse de déférer à la demande de son hôte. Celui-ci prend la caisse, l'emporte, s'enfuit ou ne sait où, et ne revient plus.
Il va sans dire que les trois voyageurs étaient d'accord, et qu'il y avait là-dessous un petit complot qui devait aboutir à faire payer une indemnité par l'oublieuse aubergiste.
En effet, les deux autres compères, messieurs, Paul et Jacques, faisant comme s'ils apprenaient par le fait du hasard l'imprudente restitution opérée par l'aubergiste, se mettent en devoir d'intenter à celle-ci devanUes tribunaux une action en restitution et en dommage. La re~
qnëie portait : « Attendu que la dame*** avait reçu des sieurs Pierre, Paul et Jacques, le dépôt d'une caisse avec la condition de ne rendre ce dépôt que lorsque les trois dépositaires seraient présents pour le réclamer; — attendu que la môme, au mépris des conventions, avait remis imprudemment cette caisse au seul sieur Pierre qui était venu la réclamer pour en faire son propre profit au détriment de ses deux autres co-dépositaires; — attendu que ledit sieur Pierre a disparu en emportant la caisse qui constitue le plus net de l'avoir des demandeurs,
— les sieurs Paul et Jacques concluent à ce qu'il plaise au tribunal ordonner à ladite dame d'avoir à les indemniser du dommage résultant de son fait, et estiment ce dommage.., les yeux de la îêie. »
Le tribunal allait condamner l'aubergiste, malgré ses pleurs et les larmes de son avocat,
— les avocats aimaient à pleurer alors, comme du temps de Jules Favre, — quand un individu s'approche de l'oreille du défenseur et lui glisse ce mot : Demandez au tribunal qu'il ordonne
de faire comparoir le sieur Pierre. El le juge, frappé d'une lumière subite : — Si, dit-il, le sieur Pierre, isolé des sieurs Paul et Jacques, n'avait pas droit au dépôt dans les conditions, les sieurs Paul et Jacques, dans les mêmes condiiions, n'ont pas pins de droit que Pierre. En conséquence... déboulons, etc. Puis, se tournant vers l'individu qui lui avait parlé à l'oreille : Aut Faber aut diabolus, dit l'avocat ; un conseil aussi malin que le vôtre ne peut venir que de Favre ou du diable.