‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 66 sur 94 · LES YEUX DE SAINT BLAISE · texte numérisé non relu

LES YEUX DE SAINT BLAISE

Oh ! cela date d'avant la Révolution ; à peine notre grand-père s'en souviendrait-il. Nous savions déjà que les gloires de ce monde étaient bien fugitives, mais il paraît que les saints euxmêmes n'échappent pas à l'oubli que le temps sème sur ses pas. Qui se souvient aujourd'hui de la vogue de Saint-Biaise? Et pourtant l'église de Lemenc regorgeait de fidèles, quand, le 3 février, on oiïrait à tout venant, — pourvu qu'il se fût confessé et qu'il eût communié, — une cuillerée d'un liquide récolté à Bissy ou à Apremont, et dont l'absorption, opérée dans de bonnes conditions morales, faisait disparaître comme par enchantement les maux les plus divers, ces mille maux, aussi variés que les fleurs de la création, et qui font le désespoir des

médecins honnêtes en môme temps que le bonheur de ceux qui tirent à la visite.

Saint Biaise était évoque. Sa statue est encastrée dans une niche qui se trouve placée près de la chaire de vérité. Il a sa chapelle, cela va de soi. Cette statue est revêtue d'habits épisco* paux d'une telle ampleur qu'ils ne laissent à découvert que la tête. Et encore la mître setnble-t-elle avoir l'intention de paralyser le peu de liberté de mouvement qui soit laissée au bienheureux. II n'en avait pas moins la plus grande attention pour les prières qui lui étaient adressées, et si elles n'étaient pas toutes exaucées, ce n'était pas sa faute.

Mais il y avait telle affluence à la vogue de Saint-Biaise, que réellement la foule des pèlerins ne pouvait pas n'être composée que d'infirmes. Il n'y en a pas tant sur toute la surface de la terre qu'il y avait de monde aux pieds de la statue quand le jour de sa fête était arrivé. Il faut donc en conclure que, parmi ces pèlerins, il y eD avait bon nombre de bien portants. Et alors, que venaient-ils faire ? Il est une infirmité

humaine qui ne frappe point les yeux, dont on ne meurt pas souvent, dit-on, mais dont tout le monde est atteint. C'est le désir immodéré pour les garçons de trouver une femme, et pour les filles de trouver un époux.

Saint Biaise, pour êlre évêque, n'était pas insensible aux plaintes, non plus qu'aux prières des amoureux. Et quand la jeune fille lui répétait trois fois du fond du cœur, non du bout des lèvres :

Saint Blai, saint Blai, On galant, si vo plaît!

rarement le jeune fille restait pour coiffer sainte Catherine. Et quand c'était un garçon qui priait, le saint mettait plus de zèle encore à satisfaire la pieuse invocation dont il était l'objet.

Il arrivait parfois que le carnaval se passait, que Pâques et la Trinité en faisaient autant, sans que le saint se fût exécuté. Mais alors, loin de s'en plaindre, on comprenait qu'il était prudent et sage de renvoyer à l'anuée suivante la réalisation d'un désir trop prématuré.

Nous Pavons dit, le saint était considérablement gêné dans ses entournures. C'était une raison pour remuer les yeux. Aussi la statue se livrait-elle aisément à certains clignements de prunelle très significatifs, pour qui voulait bien les entendre. Une ficelle qu'on fai ait mouvoir mystérieusement faisait tous les frais de l'oracle. Si c'étaient les prêtres de Memnon qui se chargeaient delà réponse que leur dieu était senal faire, à Lémenc, c'était le sacristain qui se permettait celte irrévérencieuse plaisanterie. Les fils de ce sacristain-là sont aujourd'hui employés dans une grande institution financière, et ils sont assez philosophes pour savoir qu'en ce monde tout marche par des ficelles.

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