LA CITÉ DE GRÉSINE
Il a fallu venir jusqu'à nos jours pour deviner que les premiers établissements des hommes ont été fondés si*r pilotis, et que les premières habitations humaines ont été construites sur l'eau. Et cependant, si tant est que les animaux ne sont venus qu'après les végétaux et que l'homme, le plus parfait des animaux (à l'en croire), n'a pu venir que le dernier de l'espèce, il est probable que ses premiers soins ont consistée se défendre contre ses contemporains. Dès lors, il a placé sa demeure là où ceux-ci ne sauraient arriver, et de son aquatique résidence, sa serpe à la main, il abattait chaque jour quelque chêne séculaire; il en confiait les débris au cours d'eau qui mouillait les pieds de sa cabane, et de la sorte, chacun de ses coups de
cognée augmentait son empire. Après une expédition pleine d'aventures, il rapportait à sa famille le produit de sa chasse, et dès qu'il sut qu'un autre homme en faisait autant que lui un peu plus bas, mais toujours sur le bord du même ruisseau, il n'eut pas besoin d'agent des ponts et chaussées pour construire un chemin d'exploitation. Tout cours d'eau est une route liquide, et, avec les moyens de transport les plus primitifs, on ne connut bientôt plus de distance. Nos colons ne font pas autrement en Amérique. Ils s'installent sur le bord d'un museau, et vogue la galère.
Et voilà ce qu'a découvert Keller à Zurich, ce qu'a redécouvert Troyon à Lausanne, et ce qu'a découvert pour la troisième fois L. Rabut à Chambéry.
Le lac du Bourget est autrement riche en stations lacustres que ses grands similaires de Zurich et de Genève. Nous ne saurions dire combien de ces stations on compte à l'heure qu'il est; mais nous savons que la plus importante est celle dont l'emplacement serait au-de-
vant de Grésine. C'est là qu'on trouve en quantité considérable des échantillons de tous les objets dont une civilisation peu avancée devait savoir se contenter. Diogène, qui était bien au moins civilisé à l'égal de nos aïeux les plus lacustres, se contenta longtemps d'une échelle, et encore trouva-t-il qu'il pouvait s'en passer gaîment. N'importe, les amateurs poursuivent leurs recherches, les sondages vont leur train et le musée d'Aix s'enrichit chaque jour d'un objet nouveau qui nous viendrait en droite ligne de l?àge du bronze.
Les découvertes sont si fréquentes, les objets qui s'y rapportent ont tant de ressemblance avec ceux qa'on fabrique de nos jours, que la découverte des Keller, des Troyon et des Eabut risque bien de n'arriver qu'à démontrer ceci : à savoir que les hommes ont toujours mangé leur soupe dans un pot et que les femmes l'ont toujours fait cuire dans une marmite. Allons*» ce n'est pas cette découverte-là qui vaudra à son auteur le panthéon de la vraie gloire, ni le paradis de la pecoflnaissance.