‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 75 sur 94 · L'AMENDE HONORABLE DE TABOUET · texte numérisé non relu

L'AMENDE HONORABLE DE TABOUET

La magistrature do Savoie a toujours passé, non seulement pour Tune des plus éclairées, mais encore et surtout pour la plus intègre qui fût au monde. L'histoire du Sénat de Savoie1 serait pour nous une mine inépuisable, si seulement nous entreprenions de pénétrer dans le dépôt de ses mystérieuses chroniques, de ses pittoresques légendes, ou de ses étranges ar- ! rets. Remplacé par un parlement chaque fois que la France s'annexa la Savoie, ce parlement n'a pas toujours marché sur les pas du Sénat, et l'histoire de celui-là est loin d'être aussi immaculée que celle de celui-ci. Nous n'en voulons pour preuve que la tradition qui se rapporte à Julien Tabouet.

Julien Tabouet, procureur général du parlement français de Chambéry, en 1539, élait originaire du Maine, suivant les uns, et né en Chablais, suivant les autres. Il était versé dans toutes les langues savantes, l'histoire, la jurisprudence et même la théologie. Il avait la réputation d'un habile orateur et d'un philosophe éclairé. Mais sa morale et sa conduite équivoque n'étaient point en rapport avec ses connaissances. Le premier président, Raymond Pélisson, fut obligé, par ordre du parlement de Savoie, d'adresser au procureur général une forte mercuriale en pleine audience. Pour se venger de cet affront, Tabouet accusa Pélisson, et avec lui deux conseillers ses parents, de malversalion et de concussion, et le parlement de Dijon lui donna gain de cause en prononçant la condamnation des prévenus.

Tabouet triomphait; mais ayant obtenu une -charge de conseiller au parlement de Paris, cette compagnie refusa de le recevoir dans son sein et ne voulut point consentir à ce qu'il siégeât au milieu d'elle jusqu'à la révision du procès

qui avait été intenté à Pélisson. Le roi Henri II s'émut du bruit que faisait cette affaire et ordonna qu'une enquête eut lieu à cet égard. Des commissaires furent commis avec la charge de débrouiller ce chaos de médisances et de calomnies, et il résulta de ces nouvelles investigations qu'il n'y avait qu'un seul coupable, Tabouet ;\\ et que l'on n'avait rien à reprocher à Pélisson. Tabouet fut condamné à la peine des calomniateurs, c'est-à-dire, suivant les anciennes chroniques : « à faire amende honorable, à genoux, pieds nus, en chemise, la torche à la main, laf corde au cou, et à déclarer, dans cette attitude humiliante, qu'il avait faussement et calomnieusement chargé le premier président Pélisson et les sieurs de Boissonne et de Rozet, conseillers au parlement de Savoie, de crimes de fausseté et autres. Pour réparation de ses crimes, le parlement de Paris ordonna que « ledit Tabouet, après l'amende honorable faite à la Cour, sera conduit, sur une charette, au piloris des halles de Paris, par l'exécuteur de la haute justice, pour y être tourné trois fois ; qu'il sera con-

duit à Chambéry pour y subir la même peine, condamné en outre aux frais, ses biens confisqués et lui perpétuellement confiné dans la Savoie. »

Tabouet, réduit à la misère et couvert de confusio.), mourut en 1562, laissant un certain nombre d'ouvrages, parmi lesquels il en est un qui porte le titre de Epigrammata. Ne serait-ce point là le plus gros crime de son auteur ?

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