‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 76 sur 94 · LE COMMANDANT DE PLACE DU PONT DE BEAUVOISIN · texte numérisé non relu

LE COMMANDANT DE PLACE DU PONT DE BEAUVOISIN

S'il est un personnage éminemment légendaire en Savoie, c'est le commandant de place. Rien qu'à prononcer ces mots : Un commandant de place, le rire éclate sur tous les visages, et chacun s'apprête à raconter la sienne. Une fois commencé, le chapelet n'en finit plus, n n'est personne qui ne se souvienne de la naïveté de celui-ci, du calinotisme de celui-là. Mais il faut rendre aux commandants de place cette justice que, s'ils étaient d'une sévérité primitive sur la consigne, on n'a du moins à reprocher à aucun d'eux ce zèle excessif qu'on constate si fréquemment de nos jours, et qu'ils ont disparu de ce monde sans laisser après eux aucune trace d'injustice volontaire ni d'odieuse autorité.

Mais il en est ainsi dans le monde, et dans le monde politique plus particulièrement encore, c'est que les choses changent de nom, mais que rien ne s'annihile! Le commandant de place s'est réincarné dans quelque autre fonctionnaire, comme les augures ont revêtu de nouveaux ministères. Tout ce qui a existé existe encore, et la doctrine de la métempsychose trouverait aujourd'hui plus d'adeptes qu'autrefois, car .tout le monde est devenu philosophe.

Or donc, il y avait, sous l'ancien gouvernement sarde, des commandants de place qui administraient les villes de la Savoie. Voici une histoire entre mille qu'on leur prête.

Un commandant de place avait reçu le signalement d'un conspirateur dangereux; il épluchait donc tous les voyageurs avec une extrême sévérité. Par aventure, un pair de France vient à passer dans ia ville où résidait notre commandant, et voilà que, par aventure aussi, le pair de France avait le malheur de ressembler quelque peu au conspirateur sigoalé. Le vieil officier, mis en éveil par cette ressemblance,

s~approehe du voyageur, le regarde d'un air soupçonneux, et lui demande ses papiers. Le Français exhibe son passeport, que le Piémonîais lit avec quelque difficulté. Après l'avoir lu :

— Votre passeport, dit-il enfin, n'e>t pas en règle. Je ne vois pas votre état. Quel état faitesvous? — Monsieur le commandant, je suis pair de France. — Père ! père ! répèle le Piémontais, ce n est pas un état. Tout le monde il est père ou peut être père ; moi aussi je suis père ; seulement, vous êtes père de France, et moi je suis père de Piémont. Vous ne m'entendez pas. Voyons: comprenez-moi bien, vous. Je vous demande, moi, quel est votre mestier, qu'est-ce qui vous donne da boire et da manger, là ? — Mais, monsieur le commandant, je n'ai pa*de métier.

— C'est bien, je le pensais aussi ; vous ne faites rien, vous êtes un homme inutile. — Pardon, monsieur le rommandant, je vous le répète, je suis pair de France; je discute les lois de mon pays. — Vous diskioutez, vous diskioutez 1 Tout le monde il diskioute ; moi aussi, je diskioule ; mais ce n'est pas un mestier, ça, diskiouter. Ma,

je n'aime pas les gens qui diskioutent, je vous en préviens. Et vous ne diskioutere/. pas les lois du Piémont, sinon, je vous envoie diskiouter en prison. Tenez, ajouta-t-il en rendant le passeport, puisque vous êtes incapable de me comprendre, vous ne pouvez pas rire celui que je recherche, et qui est un malin.

Là-dessus, le commandant faussa compagnie au pair de France.

Assez d'une... de commandant, n'est-ce pas?

Page 1