LES QUATRE JOURNEES DE MONTMÉLIAN
Les émigrés français n'étaient pas d'une nature bien différente des réfugiés de la même nation. L'exil aigrit le caractère, et les uns et les autres étaient d'une égale habileté dans l'art d'inspirer peu de sympathie. II n'était pas encore question de la Terreur que les émigrés s'éparpillaient déjà en grand nombre sur le sol étranger, et le voisinage où il était de la frontière française lit que Montmélian en eut plus que sa part. Ils étaient si nombreux que le prix des aliments nécessaires ne tarda pas à s'en ressentir. Tout devenait hors de prix, depuis que le nombre des consommateurs avait augmenté d'une manière si considérable. C'était à tel point
que les habitants de la localité crurent devoir y mettre ordre.
Jamais on n'avait vu sur le marché de Montmélian autant d'acheteurs et si peu de marchandise. Cette disette excita les murmures du peuple, et des murmures on passe facilement aux voies de fait dans certaines contrées. Les sieurs Savoyen, La tourmente, Labouret et Fon~ tanet se mirent à la tête du mouvement et allèrent sommer les émigrés qui se trouvaient tant dans la ville que dans les villages d'Arbin et de Françin, d'avoir à faire leurs malles dans le plus bref délai. On discuta au sujet de l'étendue de ce délai, et d'un commun accord il fut fixé à huit jours.
Les émigrés profitent du temps qui leur est accordé pour se pourvoir auprès du commandant de place, M. de Markley. Celui-ci s'empresse de faire venir de Chambéry un détachement de dragons et se propose d'opérer une vigoureuse résistance aux prétentions de ces bourgeois. A la tête des dragons, le commandant se rend à Tauberge du Lion d'or; c'était le dimanche 16 mai;
— 2ii — il met lui-même la main sur Savoycn et ordonne qu'il soit attaché. Il n'en fallait pas tant pour provoquer une émeute; elle éclata. Les femmes et les enfants se mirent de la partie ; les dragons furent assaillis par tous les projectiles imaginables, et jugèrent à propos de déguerpir, quid'un côtéquide l'autre. Un grand nombrefurent tués, et plusieurs, dans leur fuite précipitée , tombèrent dans Tlsère. Markley lui-même s'était enfui, et Ton n'a jamais pu savoir dans quelle direction. Le peuple s'était armé de tout ce qui lui tombait sous la main, mais le pavé a fourni le plus gros de l'arsenal. On eut construit de véritables birricades si Ton avait eu le temps d'entasser les pavés, mais ils étaient aussitôt jetés à la tête d'un dragon qu'arrachés. Enfin, le commandant général de Chambéry, M. Dufour, vint à bout de calmer l'irritatio.i publique. Ses paroles de paix ramenèrent le calme dans une localité plus habituée à l'héroïsme do la guerre étrangère qu'aux horreurs de la guerre civile, et tout rentra dans l'ordre. L'émeute avait duré quatre jours. Commencée le ven-
dredi, elle s'était éteinte le lundi suivant. C'est un jour de plus que jamais Paris n"a su faire.
Celte anecdote est consignée dans le premier volume de la Sabaudia. M. Ernest Dalbanne a eu la bonne fortune de rencontrer chez un bouquiniste, à Paris, la « Relation des événements des quatre journées de Montmélian, » et il s'est empressé de livrer à la publicité ce précieux document, qui n'est pas le seul résultat de ses infatigables recherches.