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LE MASSACRE DU GRAND-CHARNIER

On peut entreprendre l'ascension du Grand Charnier par Saint-Hugon ou par Allevard. Seulement, si la vue est plus belle par le premier chemin, par le second, en revanche, la pente est plus douce. Quelque sentier que Ton suive, on atteindra un plateau où croissent en abondance, dans des crevasses de rochers, le génépy dont le chamois est si friand, et l'arnica dont Thomœopathie a mis en relief les vertus précieuses.

Celle plate-forme, composée de blocs de rochers entassés dans un affreux désordre, a plus de 2,800 mètres d'altitude. Une croix est plantée à son sommet. Elle témoigne de la piété des bergers qui, au prix des plus grandes fatigues, l'ont érigée de leurs mains. Assis au pied de ce

signe de la Rédemption, on découvre un panorama immense, qui embrasse les montagnes du Bugey, du Dauphiné et de la Savoie. Puis, audessus des plus hautes, apparaît le Mont-Blanc.

La tradition, d'accord ici avec l'histoire, et en même temps avec les chansons de gestes et les romans de chevalerie, place dans les gorges qui avoisinent le Grand-Charnier le théâtre d'un événement qui a laissé une profonde impression dans l'esprit des habitants de la contrée.

Les Sarrazins avaient été défaits par Charles- Martel, et les restes de l'armée d'Abdérame s'étaient dispersés dans toutes les directions. Mais le vainqueur ne se lassait point de poursuivre ces informes débris; son frère Childebrand l'aidait dans cette besogne impitoyable. Quelques fugitifs parvinrent à se soustraire aux étreintes de l'implacable maire du palais des rois Francs, en se réfugiant sur le sommet des montagnes du Dauphiné et de la Savoie. Là, oubliés de leurs ennemis pendant plus de deux siècles, promptement familiarisés, par leur civi-

JisDtion et leur esprit industrieux, avec la population indigène, qui les redoutait moins que les Francs, leurs communs adversaires, les Sarrazinsse fortifièrent dans leur établissement, et, un beau jour, ils descendirent sur Greno: le et s'en emparèrent.

L 'évoque Isnard, à l'approche de cette invasion inattendue, avait quitté son poste pontifical et s'était réfugié au monastère de Saint-Donat. Mais, revenu de sa première surprise, il sort de sa retraite, prêche une croisade contre les sectateurs du prophète, surexcite par son éloquence la ferveur des populations chrétiennes, convoque la noblesse du pays et lui promet les dépouilles des vaincus. Se faisant précéder de saintes reliques, il délivre la ville de Grenoble, chasse les Sarrazins de la vallée du Grésivaudan et refoule les infidèles jusques dans les montagnes d'où ils étaient sortis. Les poursuivant de de vallée en vallée, il les accule dans les gorges du Beins, où il massacre tous ceux qui refusent de recevoir le baptême. Le torrent roula des flots de sang, et le sol resta couvert de cadavres

qui devinrent la proie des bêtes fauves. Le nom de Grand-Charnier, en rappelant ce carnage5 conserve au lieu qui en fut le théâtre une triste célébrité.

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