LE CANAL DE SAVIÈRES
Le château de Châtilon eut l'honneur de donner le jour à un pape; Célestin IV était seigneur de Ghàtillon. Aussi ce manoir avait-il anciennement assez de crédit pour imposer son nom au lac qui s'étend à ses pieds, et le lac du Bourget, figure souvent, dans les actes du moyen* âge, sous le nom de lac de Ghàtillon.
Mais ce n'est point parce qu'un château aurait donné naissance à un pape, qu'il lui serait interdit d'en faire autant à une belle damoiseile. Ghàtillon ne s'est pas cru papiste à ce point-là, et l'on parle encore de la belle châtelaine auprès de laquelle accouraient tous les seigneurs d'alentour. Sans user du procédé de Pénélope, la belle n'en avait pas moins une habileté rare à faire faire le pied de grue à ses adorateurs.
Néanmoins, il s'en rencontra un pour lequel la coquette s'éprit si bien que ce fut à son tour de croquer le marmot. Un damoiseau du Bugey était parvenu à subjuguer le cœur et l'esprit de la jeune fille, à tel point qu'elle n'en dormait plus ni la nuit ni le jour. Mais, ainsi que cela sa présente et se renouvelle souvent, quand une coquette s'éprend d'amour, c'est en faveur du plus indigne des soupirants. Or, le plus indigne est non seulement le plus fat mais encore le plus insensible.
Elle parvint pendant longtemps à dissimuler sa flamme aux yeux des rivaux de celui qui l'inspirait, et son petit commerce de coquetterie continuait à fleurir au château de Châlillon. Les amoureux s'y présentaient en grand nombre et y tenaient séance ; mais l'aimé n'y mettait pas tant d'ardeur. A peine y faisait-il quelques rares apparitions, dont la durée était si courte qu'on peut dire qu'il paraissait et disparaissait comme un éclair.
Enfin la belle n'y tint plus, et prit la détermination d'aller elle-même relancer l'insensible
au fond du château où il se tenait blotti. Mais comment faire pour échapper à la surveillance paternelle? Comment se soustraire à cette surveillance assez longtemps pour franchir les distances, pour aller et revenir, quand les chemins sont longs et presque impraticables? L'amour ne connaît pas d'obstacles. La jeune châtelaine trouva le moyen de supprimer ces distances: avec le seul secours de sa fille de chambre, dévouée comme personne, et à l'aide des seuls instruments qui fussent en ses mains, tels que ciseaux, poinçons et autres outils peu accoutumés à ce travail, elle creusa le canal de Savières. L'eau du lac qui, de son côté, éprouvait un vif désir de se joindre au plus tôt à celle du Rhône, se prêta à l'opération. Bientôt elles envahirent le sillon tracé par la jeune fille, développèrent ce sillon de manière à s'en faire un lit convenable, et tout alla si bien que quelques jours suffirent pour accomplir à la fois les vœux du lac du Bourget et ceux de la châtelaine de Ghâtillon. Le canal de Savières réunit les deux ondes et rapprocha les amoureux ; car il faut bien le dire,
ce travail de géant accompli par une jeune 011e avait fini par ébranler le gentilhomme au cœur de bronze en l'honneur duquel il avait été entrepris. Il ne put résister à cettedernière séduction ; il tomba amoureux à son tour. Gela dura ce que cela dura; mais le père de l'entreprenante châtelaine ne sut jamais à quel ingénieur i! était redevable de ce précieux canal de Savières. Il se contenta de l'utiliser de son mieux, d'en faire une source de droits de péages, et de s'en servir pour aller voir ce qui se passe sur les brouillards du Rhône.