LE MEUNIER DES CHARMETTES
Il n'est pas donné à tons les beaux vallons de ce monde d'avoir été décrits par la plume de Jean -Jacques Rousseau, et celui des Cliarraettes est privilégié au point qu'il est connu de l'univers tout entier, et que, si l'on ne vient pas à Chambéry tout exprès pour visiter ce vallon, au moins quiconque vient à Chambéry se croit en devoir de faire un pèlerinage au réduit qui fut habité par Jean-Jacques.
Mais le nom des Charmettes ne s'applique pas exclusivement à l'habitation que M. de Noiret avait mise à la disposition de Mme de Warens ; ce nom s'applique à une certaine étendue de territoire, renfermant maison forte et moulins. La maison forte des Charmettes fut longtemps la propriété du président Favre; elle est aujourd'hui celle de M. l'avocat Rivet. Le moulin appartenait jadis à l'abbaye d'Hautecombe et le
produit de ce moulin constituait le plus net des revenus de l'abbaye.
Dans une charte de 1391, on voit le couvent d'Hautecombe concéder à noble Pierre de Lompnés le moulin des Charmettes, situé au-dessous de la maison forte, sur le nant Barrail. Aujourd'hui le moulin n'existe plus, et Galino en trouverait aisément le motif: c'est que ce qu'on appelait le nant Barrail n'est plus même un ruisseau. Pas d'eau, pas de moulins, à moins que le vent ne s'en mêle, et alors ce n'est plus au fond des vallons qu'il faut chercher ces monuments de l'industrie primitive, c'est au sommet des coteaux.
Pour être meunier on n'en est pas moins exposé aux coups de foudre. Ce noble Pierre de Lompnès avait daigné couvrir son blason de farine ; mais cela ne le mit pas à l'abri des soupçons. On sait que le comte Rouge mourut d'une manière inattendue et que les circonstances de cette mort sont toujours demeurées mystérieuses. On en accusa tout le monde, elle seigneur meunier des Charmettes fut lui-même accusé d'y avoir
pris une part considérable. Accusé, c'était être condamné. En effet, il fat supplicié de la manière la plus horrible. On le traîna par les rues de Chanibéry, attaché à la queue d'un roussio acheté tout exprès d'une juive; ensuite on lui trancha la tête, on partagea son corps en quatre quartiers, dont chacun fut exposé dans les quatre principales villes des Etats du comte. Enfin, selon l'usage des temps, on confisqua tous ses biens.
Cela c'est de l'histoire, et on n'en contestera pas la couleur sombre; mais ce qui va suivre c'est de l'histoire aussi, et pourtant ce n'en a pas l'air. C'est si rare, en effet, de voir les tribunaux de toute espèce avouer qu'ils se sont trompés alors qu'ils ont condamné un innocent, qu'on a peine à en croire ses yeux quand #n lit une réhabilitation judiciaire.
Quelque temps après le supplice de noble Pierre de Lompnès, il fut reconnu innocent du erime qui lui avait été imputé. Le Sénat de Savoie ne pouvait lui rendre la vie, il réhabilita sa mémoire.