LE BŒUF DE SAINT JACQUES
On sait que la ville de Mo&liers doit son nom au monastère construit, sur remplacement de l'ancienne bourgade de Darentasia, par saint Jacques, l'apôtre des Centrons. Contran, roi de Bourgogne, guéri miraculeusement d'une maladie terrible par l'efficacité des prières de ce grand saint, avait fait donation au monastère d'une grande étendue du territoire environnant. Le monastère devint considérable et florissant, à tel point qu'une ville s'éleva à sa porte pour donner asile aux pèlerins qui venaient y faire leurs dévotions, ou pour abriter les nombreux industriels que le couvent faisait travailler. Saint Jacques donna les mains à la fondation de cette ville, et même s'employa personnellement au transport des matériaux.
Mais les saints ne sont pas exempts d'ennemis, et le prélat rencontra des obstacles sans nombre au-devant de la réalisation de ses désirs. Ces obstacles étaient suscités par les seigneurs de cette époque, ce qui prouverait bien qu'il n'a pas toujours existé la même harmonie entre la noblesse ei le clergé. Les seigneurs allèrent jusqu'à mettre le diable dans leurs intérêts, et s'en firent un puissant allié. Le saint se livrait au travail du transport des matériaux de préférence à tout autre. Il était pissé maître dans l'art de conduire les bœufs, et il n'a pas peu concouru à l'amélioration de la race du pays qui vient de prendre rang parmi les races bovines, et un rang distingué, sous le nom de race tarine. Le diable, prenant la forme d'un ours, tombait à l'improviste sur l'attelage du saint et s'enfuyait sans prendre le temps de se repaître des dépouilles de sa victime.
La première fois qu'eut lieu cette inqualifiable agression, le saint ne songea pas que Tours qui en était l'auteur fût le diable en personne. Il se contenta de faire sortir de l'écurie du monas-
tère une nouvelle paire de bœufs, qui ne tarda pas à subir le même sort. Quand l'écurie ne put plus f©urnir de nouvelles bêtes de somme, le saint comprit qu'il y avait du surnaturel dans cette affaire. Il se mit à surveiller Tours qui rôdait constamment, en sa qualité de diable, autour des gens, quœrensquem devoret, et avec l'adresse que peut inspirer la sainteté, un beau matin, il rencontre l'ours à peine réveillé. Il le ; rend par l'oreille, et, malgré toutes les résistances de l'animal, il l'amène au pied des murailles et lui ordonne de mettre sur son cou le joug que portaient les nombreuses victimes qu'il avait faites. L'ours obéit, remplaça les bœufs dans leur travail, et fît si bien, qu'on suppose que certains caractères dislinctifs de la race tarine ne sont pas étrangers à l'intervention de Tours de nos montagnes dans les affaires de bergeries.