‹ Légendes et traditions populaires de la SavoieChapitre 92 sur 94 · LES SIENNES · texte numérisé non relu

LES SIENNES

Par où a passé un roi quelconque, il est rare qu'il n'ait pas laissé de souvenirs ; jugez donc de ce qu'il en doit être du passage d'Henri IV.

Ce bon roi, qui songeait avec tant de complaisance à la marmite de ses sujets, n'aurait pas mieux demandé que d'en augmenter le nombre. Et pour cela, tous les moyens lui paraissaient admissibles. A-t-il assez fait laguerre à ce pauvre duc de Savoie, histoire de devancer de 260 ans l'œuvre du traité du 4 mars ! Néanmoins, l'occupation française de la Savoie, sous l'habile administration de Sully, n'est pas sans avoir jeté de profondes racines dans le sol conquis. Disons en passant que le nom de Sully est resté

attaché à ces tilleuls qui s'élèvent sur la plus vaste place du viUage, par ce motif sans cloute que le ministre économe trouvait qu'il était inutile de construire à grands frais des maisons de commune quand il suffisait d'un arbre pour abriter les assemblées délibérantes aussi bien que le pouvoir exécutif. Les sullys ne sont autre chose que Tembrion des hôtels-de-ville. Quel dommage pour les finances minicipales que Ton ne s'en soit pas Xoujours tenu là ! Et puis, cela avait ceci de bon que les séances tenues sous un arbre étaient des séances publiques, tandis que l'idée de l'hôtel-de-ville, de la mairie, de la maison commune, implique celle du huis-clos.

Or donc, on voit à l'entrée du bourg de Beaufort un château qu'Henri IV habita par deux fois pendant la guerre qu'il lit à l'ancêtre du roi de Sardaigne. Le président de Thou dit, en parlant du prince béarnais, qu'il s'était rendu sur la montagne et s'était avancé jusqu'au pas du Cormet. Là, continue l'historien, le roi dîna sans façon à i'abri d'un rocher où il s'était

mis à couvert de la neige, qui tombait en si grande abondance que bientôt il en eût eu pardessus la tête sans sa judicieuse prévoyance.

A cette époque, les curés étaient déjà dépositaires des registres de l'état civil, et il paraît qu'ils ne se bornaient pas à y inscrire les naissances, les mariages et les décès. On trouve, en effet, dans un vieux registre de la cure de Beaufort, à la date du 10 octobre 1600, cette pittoresque annotation : & Ce jour, le roi Henri « de Bourbon a été ici en grande compagnie « de princes et autres gens d'armerie ; le 11, il * est allé au Cormet, il faisait mauvais temps ; « le J2, il est parti conduisant 8,000 personnes, « ayant fait force des siennes. »

Ne vous semble-t-il pas que rien n'est plus naturel que les siennes, dès que c'est un roi qui les fait ?

Or, si Ton feuillette le môme registre, on remarque que dans le mois de juillet de Tannée suivante, les naissances ont été extraordinairement nombreuses.

Le type du Béarnais se retrouve encore de

nos jours dans la vallée de Beaufort, et je me suis laissé dire que plusieurs familles revendiquent hautement l'honneur de sentir courir dans leurs veines le sang du roi vaillant. Honni soit qui mal y pense !

Le château de Beaufort se trouve aujourd'hui réduit à trois tours plus ou moins dégradées, plutôt plus que moins. Elles servaient naguère encore, avant l'invention du télégraphe, à transmettre les signaux ignés qui tenaient lieu de la petite machine de Morse aussi bien que du massif appareil des frères Ghappe.

Page 1