LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
formait au-dessus une sorte de voAle transparenle, k travers laquelle on voyail aussi clair que sous notre ciel. II y croissait des arbres et des plantes tr^s etranges qui tenaient k la tlore maritime et k la flore terrestre, el de longues avenues conduisaienl k de beaux chd^teaux ornes de toutes les richesses de TOc^an.
Sirenesouf6es,cesfemmesnenoyaientpaslesmarins : elles les secouraient parfois lorsqu'ils ^taient endanger deperir.Ellessecontentaientdelesgarder avec elles, el ils vivaient k Taise dans ce monde sous-marin : k part la liberty de revenir parmi les hommes, ils y avaienl tout k souhait. Quelquefois m^me, elles laissaientretournerk leur village les p6cheurs qui regreltaient trop leur humble demeure, leurfemme pauvrementv^tue etleurs petitsenfants.
Dans les parages du cap Fr^hel, une s^rie de hautsfoods redoutables surgissent des profondeurs des eaux; une « basse » siluee presque en face de I'ancienneeglise deP^h6rel,et que Ton appelle «Mouillee»parceque,depuislamareejusqu'audemi-flotde jusant, la mer y deferle avec de grosses vagues, est signal^e k Tattenlion des marins par un dicton rim6 :
Reynelle par la coulee, Prenez garde a MouiU^e,
Reynelle est un village de Pleh6rel, au fond d'un petit val. D'autres rimes indiqueat les divers dangers des m^mes parages :
Eotre TAmas et h Cap, Folet et saint Mich6, Aiasi qu^su Thane dTEtandr6, Sll vente k deux ris de Nord^e Mauvais endroit pour y passer.
Ce banc de TEtandr^ s*appelle aussi le Banc maudit, et voici pourquoi :
Autrefois il y avait sur cette basse une telle quantity de turbots que les bateaux de Saint-Cast, de Pl6venon et de Saint-Jacut s'en revenaient tons les jours charges de ces poissons. Mais au lieu de remercier Dieu de ses bienfaits, les p6cheurs rinjuriaient, et ils allaient y tendre leurs lignes sans observer le repos du dimanche. Or un dimanche qu'ils y etaient reunis en grand nombre ils virent venir h eux une femme v^tue de blanc qui marchait sur les flots sans se mouiller. Elle s'approcha d'eux et leur dit : « P6cheurs, si vous continuez k violer ainsi le jour du Seigneur, le bras de mon fils s'appesantira sur vous, et d'ici longtemps vous ne prendrez plus de poisson ». Au lieu de T^couter, les p^cheurs se mirent k lui dire des sottises et k Tappelcr sorcierc. La femme blanche, qui n'^tait autre que la Viergc, poussa un profond soupir et disparut. Mais Dieu
LA St'RFAGE ET LB FOND DB LA MER
etait irrile contre les pecheurs qui n'avaienl pas tenu compte des avis de sa mere et Tavaient m6me iojuri^e. Des quelle fut partie, la mer deviot furieuse, et la plupart des bateaux furent ealeves par Touragan. Ensuite Dieu maudit le banc, et depuis on n'y voit plus de turbols ; le Diable y reside et la mer y est grosse, m^me par le beau temps.
Dans la partie Nord-Est du Fort-la-Latle, il y a toujours de la houle sur des bancs de sable parsemes de rochers qu'on appelle les Collets du Chd,teau. Void en quelle circonstance cet endroit est devenu dangereux.
II y avait autrefois un pecheur qu*on appelail le bonhomme Tonnerre, k cause de son juron favori ; il aimait k p^cher sur les Collets du Chateau, ou, disait-il, il prenait plus de poisson que parloul ailleurs. Un jour il y entendit chanter. Mais il eut beau regarder dans toutes les aires de vent, il ne vit rien, et comme la musique avait cesse, il crut qu'il avait r^ve, et il s'en alia. Le lendemain, des qu'il eut commence k pecher, les m^mes chants se firent entendre. « Mille tonnerres ! s'ecria-l-il, e'est la m^me voix qu'hier, et il est sAr que je n'ai pas r^v6 ! » II tendit Toreille, et s'apercut que la voix venait de sous la mer ; mais il eut beau regarder, il ne vit rien.
}ie lendemain des la pointe du jour le bon-
homme, qui n'avait cesse toute la nuit de songer k la chanteuse, parti t pour les Collets du CMteau et se nait k lever les lignes qu'il avait tendues la veille. II n'en avait pas encore leve la moiti6 quand il oui't encore la voix, et cette fois, il vit une tete de ferame qui sortait des tlots, puis il aper^ut son corps qui se terminait par une queue de poisson : « Ah ! s'ecria Tonnerre ; c'est une sirene ; il y a longtemps que j'entends parler des sirenes ; mais jusqu'ici je n'en avais jamais vu. Le beau poisson ! si je pouvais le prendre ! »
II se mit k tirer ses lignes, sans perdre de vue la sirene qui, ayant fini sa chanson, semblait endormie sur les vagues qui labergaientdoucement. II conduisit son bateau k la godille, sans faire die bruit jusqu'aiipr^s de la dormeuse ; puis saisissant un grand panier, et le passant tout doucement sous elle, il Fenleva de Teau prestement, et la deposa dans le fond de son bateau. Elle s'eveiUa, etjetanl les yeux autour d'elle, elle se mit k pousser de sourds gemissements ; le p6cheur la regarda, la vit p^lir comme si elle allait trepasser, puis porter la main k sa queue. « Ah ! mille tonnerres, grommela le p^cheur en apercevant un anneau d'or qui entourait cette queue ; tu as 1^ un bel anneau, ma sirene ; si c'est gi qui te fait mal, je vais te TcHer. » Et il essaya de toutes ses forces de le lui prendre ; mais comme I'anneau ne pouvait passer, il prit son