‹ Légendes locales de la Haute-BretagneChapitre 20 sur 69 · LES CAPS ET LES FALAISES · texte numérisé non relu

LES CAPS ET LES FALAISES

ruines gigaatesques^ figurent assez souvent dans les legendes locales : en voici une qui raconle en quelles circonstances elles prirent leur couleur.

Lorsque les saints arriv6rent de I'lrlande en Bretagne pour y apporler la religion chr^tienne, on dit que le rocher Saint-Michel existait et qa*il elait rouge connme aujourd'hui. Les habitants du littoral avaient m^me en-tendu parler de ce saint ; cependant dans plusieurs endroits ils etaient encore paiens et ne croyaient qu'en voyant des miracles. Un de ces saints, qui d(5barqua au fond de la bale de la Fresnaye, se rendit k Tendroit ou est aujourd'hui Flevenon et commenga ses predications. Beaucoup de personnes le suivirent, ct un jour qu'il les avait rassembl6es sur la lande du cap Frehel, il leur montra du doigt I'ilot Saint- Michel, leur parla longuement de TArchange et des miracles qu'il avait faits, de la victoire que ce grand saint avait remporte sur le demon. Alors un des seigneurs du pays lui dit : « Saint Michel etait un envoy6 de Dieu ; on m'a racont6 que lorsqu'il mit le pied sur son rocher, ce rocher devint rouge ; ne pourrais-tu comme lui, puisque tu te dis aussi envoys de Dieu, faire rougir la falaise ? » Le saint se mit en pri^re, puis il se rendit sur le bord de la falaise, jeta sur elle une goutte de son sang et toute la falaise du cap Frehel prit une teinle rouge^tre,

semblable h celle de la pointe de Folet *. Frapp^s de ce miracle, tous eeux qui 6laient 1^ se converlirent k la foi chr^lienne.

Le rocher sur lequel est b^lie la vieille forleresse de La Latte, qui s'appelait autrefois la Roche Goyon, est separ6 de la terre ferme par une coupure k parois presque verticales, dans laquelle la mer s'engouffre avec fracas. C'esl Gargantua, dont on voit, k une petite distance de 1^, le b&ton (ich4 en terre, qui la Ot en donnant un coup de pied.

Suivant une autre tradition, un jeune homme de Pl^venon, ayant frappe d'un coup de couteau la Seraine du Fort La Latte qui voulait le toucher de sa main et Tentrainer dans son palais enchante, celle ci, qui etait une princesse m^tamorphos^e, reprit sa forme naturelle des que son sang eut coul6, et tous ceux qu'elle retenaitcaplifs sous les flots furent d^livres. Elle gravit la falaise avec eux et son liberateur ; quand ils arriverent k Tendroit ou se Irouvc maintenant le second pont-levis, la langue de terre qui reunissait le rocher au rivage se rompit comme si elle avait 6te coup6e avec un couteau, et la mer se precipita dans la tranchee.

Une autre coupure de ce m^me pays, situee noii loin du cap Fr^hel, a aussi sa l^gende, qu'on lira

1. Poiote eD face de Saiat Michel. On »e rend de celle pointe a I'llot a pied quand la mer est basse en marcbant sur uiie chauss^e.

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ci-apr^s : le point de depart ^q est peut-^tre aDcien, aussi biea que le denouement, mais sous sa forme actuelle, elle se rattache k la serie assez nombreuse des recits oCi les habitants de Saint- Jacut soot, on ne saurait trop dire pourquoi maintenant, assez malmen^s par les p^cheurs des autres petils ports, de Saint-Malo k Erquy.

Situ6 entre la baie des Cevenniers et le cap Fr6hel, le rocher au pied duquel est le Trou d'enfer est appel6 vulgairement La Teignouse. Dans ce trou habite un diable qui en sort pour aller k la recherche des matelots noy^s en ^tat dep^che morlel. Ce rocher est d^tache de la terre par le sommet, mais non par la base, et k mer basse dans les grandes marees seulement, on peut franchir k pied sec Tespace qui le relie k la torre ; k mar^e haute et pendant la morte mer, cetespace estinfranchissable. Jadis ce rocher tenait au rivage el la coupure qu'on voit aujourd'hui n'existait pas. On raconte k ce sujet la l(§gende que voici :

Un p^cheur Jaguen, jureur et fort impie, faisait la p^che tons les jours ; m6me le dimanche et les grandes f^tes, il sortait avec son bateau en compagnie de sa femme qu*il contraignait k embarquer avec lui, parce qu'il ne trouvait personne qui voulAt mettre le pied sur son bateau, car cenx qu'il demandait pour lui aider k tendre ses filets avaient peur qu'il leur arriv&t malheur.

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Lui, le bonhomfne, ne craignait ni Dieu ni (liable, il ne metlait jamais les pieds dans aucune eglise, n'approchait jamais des sacrements, battail sa femme comme du ble mtir, et quand il ne faisait pas bonne peche il appelail le diable k son secours : aussi n'avait-il aucun ami et tous les autres pecheurs le fuyaienl comme un pestifere.

Un jour qu'il ventait grande brise de nord-est, il sortit dans son bateau, toujours accompagne de sa femme, et il se dirigea du c6t6 du cap Frehel, mais en passant pr6s du banc de l-.6landre oh la mer etait tr^s grosse, une lame sourde fit chavirer le bateau. La femme saisit un aviron et put se tenir sur Teau ; elle se recommandait a tous les saints du paradis. L'homme se dirigea a ia nage vers la terre en jurant et en criant comme un cas- . seur d'assiettes.

Tout k coup la femme sentit comme une main invisible qui la poussait vers la baie des Cevenniers, et quelque temps apres elle abordail au rocher de la Teignouse, sur lequel elle monta, et de 1^ elle franchil rapidement la langue de lerre qui le reliait a la terre: elle etait sauvee. Le Jaguen aborda aussi le rocher, mais au moment 0(1 il essayait de rejoindre sa femme, le pslssage s'effbndra dans la mer entrainant avec lui le p^cheur qui poussa un cri effrayant : sa femme regarda et vit sortir de la mer un petit homme, vilain comme le diable, qui

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saisil son mari par les clieveux et disparul avec lui. La femme, trembiante de peur, retourna k Saint-Jacul otx elle raconta son aveoture, el ies autres p6cheurs conclurent en disant : « 11 appelait le diable, le diable est venu le chercher ». Depuis que cetle langue de terre est couple, le rocher porte le nom de la Teignouse.

Certains endroits des falaises, surtout ceux par lesquels on descend k la gr^ve, ont un mauvais renom ; il est parfois justifi^ par la nature du lieu et les dangers qui s'y presentent. Bien des gens ne prennent pas volontiers le sentier de sous la Rue, pres du cap Fr^hel, dont le nom rappellele souvenir des gens qui habitaient aupres, k ce qu'on assure, avant que la mer edl ronge cette parlie du pays. 11 semble qu'il soil hante, comme Test non loin de 1^ celui de Fou^rand qui conduit dans la baie des C6venniers; le diable s'y lient, el Ton pretend que personne n'y est descendu sans avoir 6prouv6 quelque accident.

Paul Sebillot. Gargantua, p. 32, 73 ; Etudes maritimes, Archivio, t. V, p. 518 ; Petite Legende doree, p. 28 ; Revue des Traditions populaires, t. XII, p. 357 ; Annuaire de Bretagne, 1897, p. 343 ; Legendes de la Mer, t. I, p. 234.

Lies f6es des Houles

J UR le littoral de la Manche, depuis Cancale jusqu'a la limite du frangais et du brelon, k Tr6veneuc, on racontait encore, il y a une vingtaine d'annees, nombre de l^gendes qui se rattachaient tr6s-nettement aux cavernes des falaises, auxquelles on donne le nom de « houles », ou, plus raremenl, de « goules ».

Quoi qu'elles fussent dej^ k la periode d'effacement, bien des gens les connaissaient alors ; les mieux conservees de beaucoup ^taient celles que m'ont dites des femmes Ires-flig^es^ qui sont, pour la pluparl, mortes aujourd'hui. Plusiours, qui 6taient n^es au siecle dernier, pensaient que les fees des houles avaient reellement existe : Tune d'elles atlirmait les avoir vues etant enfant. Eiles croyaient que ces cavernes n avaient cesse qu'^ une epoque toute recente, d'etre habitees par une race de personnages surnaturels qui jadis se monlraient assez souvent aux habitants du rivage, et avaient m^me parfois une r^elle influence sur leur vie.

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J*ai recueilli et publie une quarantaine de ces r^cits : ils peuvent passer pour 6tre assez particuliers k laHaute-Bretagoe, puisque jusqu'ici on n'a retrouve ailleurs qu*un petit nombredeparall6les, et presque toujours h Tetat fragmentaire.

Bien que ces legendes ne soieot plus aussi entieres sur nos c6tes qu'elles T^taient vraisemblablement autrefois, elles presentent un ensemble de traits, isoles ou communs k plusieurs versions, assez nettement determines pour permettre de reconstituer ce groupe, Tun des plus curieux qui existent, et de donner un corps aux id^es, aujourd'hui un peu flottantes, mais sans doute plus precises autrefois, que les gens du littoral se faisaient de ces demi-divinites des grottes.

Sur toute cette c6te, les cavernes h peine 6bauchees de la baie de la Fresnaye et de Tembouchure de TArguenon 6taient la demeure des fees aussi bien que les grottes incomparables qui s'ouvrent, parfois grandioses comme des cathedrales, dans les hautes falaises de gres rouge du cap Frehel ; si on s'^tonnait de la petitesse de certaines, les vieilles gens disaient qu'elles n'avaient pas toujours H^ ainsi ; quelque cataclysme les avail ruinees, ou elles s'6taient effondrees quand elles avaient cess6 d'etre habitees ; ainsi I'entree de la houle de la Teignouse fut presque bouch^e par un ^roulement qui survint la nuit oix les fees et les

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f^etauds la quitt^rent pours'en aller en Anglelerre*.

Quand on p6netrait.dans ces houles, ony voyait des bancs, des tables, des berccaux, lout un manage de pierre qui ayait servi ou qui servait encore a leurs myst^rieux habitants. Les plus considerables ne se composaient pas seulement de la partie que Ton pent visiter a mer basse ; ce n'6tait pour ainsi dire que Tantichambre : elles se prolongeaient bien avant dans les terres, jusque sous les bourgs d'od Ton eiitendait chanter les coqs des fees ^ ; Tune d'elles aboutissait h Nolre-Dame de Lamballe, h quaranle kilometres de son entree, Suivant quelques r^cils, quand on avail franchi une sorle de tunnel, on se Irouvait dans un monde pareil au n6lre, quiavait son ciel, son soleil, sa lerre etses arbres, el oti Ton voyait de beaux chateaux au bout de tongues avenues.

Mais le plus habituellement ces demeures ne cojnprenaient que la caverne elle-meme. Quand on en avail passe rentr^e, que fermait parfois une porle d^ pierre gard^e par une vieille portiere

1. Dans mes pr6c6dent8 ouvrages, j'ai orthographic faitauds, les maris des fees ; je crois pliis ralionnel d'6crire ce mot en conservant le radical f6e.

2. La grotte du Chat k Piriac conduit, si Ton en croit la tradition populaire, a plus d'une demi-iieue dans les terres ; elle doit son nom a un chat qui, jet6 dans cette grotte, et force d'en sortir par la mer qui en fermait I'entr^e, a repass6 pr6s du village de Camsilion.

(Ed. Richer. Voyage dans la Loire-lnferieure^ lettre VII),

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couverle de varecbs, et fort laide, on se trouvait en presence des f6es : c'^laient de belles personnes, values cofnme des dames on des Bonnes Vierges. Les feetauds ou f6es m^les, leurs freres ou leurs maris, vivaient k c6ie d'elles, moius nombreux, semble-t-il, et inferieurs en puissance. Quelquefoisonvoyait encore d'autres personnages, les fions, qui etaient de si petite taille que leurs ep^es n'etaient gu^re plus longues que des ^pingles k piecettes ; ils remplissaient les fonctions de pages ou m^me de domesliques ; il n'y avail pas de fions femelles, du moins dans les houles.

A part leur pouvoir suruaturel, les fees et les feetauds vivaient h peu pres comme des seigneurs, ou tout au moins comme des proprietaires aises : les femmes boulangeaient et cuisaient leur pain, dies filaient, faisaient leur lessive, et on les voyait etendre au soleil, sur la lande du Cap ou sur les rochers du rivage, du linge si bien blanchi que Ton dit encore en proverbe : « Blanc comme le linge des fees » ; seulement il disparaissait d6s qu'en s'en approchant on avail remu6 les paupiferes. Les bonnes dames possedaient aussi des animaux domesliques qui, parfois invisibles, allaient paturer dans les champs des hommes ; elles prenaient m^me des bergeres pour les garder.

Lanuit, tout "le monde pouvait voir les f6es ; mais en jour, ce privilege n'^tait donn^ qu'^ un

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petit nombre de personnes ; celles qui avaient eu les yeux frott^s avec des pommades magiques les reconnaissaient sous tous leurs deguisements. Gr^ce k ce myst^rieux onguent, les f6es pouvaient se rendre invisibles ou se transformer ; quelquesuaes en profitaient pour voler. Elles semblaient d'ailleurs considerer que certains larcins leur etaient perrais : si elles prenaient des huitres dans les pares, si elles enlevaient du poisson ou du betail, elles indemnisaient largement, par des dons varies, ceux qui se plaignaient,ou elles favorisai en t fSMx qui les laissaieut faire ss^s rien dire.

En g€m 8wi elies se montraient secourables : les mauvaises !le^ ^on les nommait ainsi, 6laienl une exception ; les aulits s^«|i|peiaient « les bonnes dames » ou « nos bonnes mbT^hssites » ; c'etait la reconnaissance et non la crainte qml^R'ftisaii donner ces noms affeclueux.

Les contes relalent longuement leurs bienfaits : des enfants gueris du croup, des blessures cicatris^es, le don d*objetsin6puisables, ou inusables, k la condition de n'en point parler, parfois meme Toctroi d*une partie deleur puissance k ceux qu^elles avaient pris en affection, et surtout aux gens dont elles etaient marraines, Quelquefois elles les emmenaient, et ils demeuraient dans les grottes ou vingt ans leur paraissaient un jour.

Les f^es ne vieillissaient point, et elles n'^taient

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