‹ Légendes locales de la Haute-BretagneChapitre 25 sur 69 · LES FISES DES HOULES · texte numérisé non relu

LES FISES DES HOULES

Sar rOcean, vers la limite du Morbihan et de la Loire-Inf6rieure, on rencontre aussi tout un groupe de grotles, moins bien explorees an point de vue l^gendaire que celles du nord, mais dont les noms supposent des legendes. Elles 6taient la residence de pelits 6tres, apparent^s aux fions et aux Jetins, connus sous le nom de Kouricans, deformation Ir^s apparente du nom des Korigans que portent leurs similaires dans la partie bretonnante qui en est tr^s voisine. Voici en quels termes E. Richer en parlait en 1823.

Pr^s du Croisic, une grotte dont la mer ne cesse jamais de baigner Tentree, s'appelle le trou du Kourican ; elle etail, dil-on, habitee autrefois par des pygm6es ; la plus grande partie des grottes de Painch^teau a servi d'habitation k ces petits hommes ; c'est une opinion vulgaire regue dans

racoDte qu'uQ jour, que des bommes etaient a y charruer, lis eniendirent corner pour appeler au four ; ayant demands un tourteau, ils trouv^reiit au haul du champ une belle nappe sur laquelle il y avait des tourteaux, du beurre et des couteaux. L'un des hommes qui avail perdu son couteau, voulut en mettre un dans sa pocbe ; aussll6t la belle nappe dii>parut avec tout ce qui ^tait dessus. Cos fions avaient une vachc noire qui avait passe en dommac^e dans un champ de ble noir ; la bonne femme alia se plaindre a la Cache, les fions lui donn^rent un godet de bl6 noir, en lui disant d'en faire de la galette et qu'elie ne diminuerait point. (Paul S^billot, Trad. t. I, p. 104).

le pays qu'il a exisle jadis, sur loute la c6te, une raoe de nains auxquels on a doQn6 le nom de Kouricans, qui se retiraient dans des rochers.

PaulSebillot. Legendes de la mer, t. I, p. 235 et suiv. Contes populaires^ T. I. n°« 4, 10, 17, 22 ; t. II, n" 1, 3 a 20 ; t. HI, n^' 1, 10, 11 ; Litterature orale, p. 1-28 ; Societe archeologique du FinisUre^ t. XIII, p. 206-228, 331-338, (12 legendes) ; Almanack du Phare de la Loire, 1892, p. 96. Traditions et superstitions, t. I, p. 77 et suiv. Acta comparationis litterari^m universarum, Klausembourg, n° GXG . ELvmE dk Gerny. Saint Suliac, p . 18-22. ha Vague, 6cho des plages bretonnes, n°* des 19,26 juillet et 2 aout 1891. E. Richer, Voyage dans le departement de la Loire-Inferieure, Lettre VII.

L^Homme de Mer

ux environs du cap Fr^hel on parle encore 9K, parfois de Thomme de mer ; mais son souvenir est bien plus efface que celui des f6es locales. Vers 1835, Habasque disait qnk Erquy il (5tait aussi connu que Nicole, et que tout le monde Tavait vu, excepte celui qui faisait le r^cit. Quarante ans plus lard, au cours d'une enqu^le tr^s serree sur les choses de la mer, j'ai pu me convaincre que les nombreux marins que j'ai interroges ne le connaissaient que par oui-dire. Je trouve pourtant sa trace dans deux contes, dont le premier seul a pour th^^tre un endroit determine du rivage : unejeune fille qui gardait ses moutons sur la falaise de Plevenon voit sortir de I'eau une mani^re d'homme ; au lieu de cheveux il avait des fucus sur la tele, son corps 6lait couvert de limon verdMre, et Ton ne savait trop si c'etail un homme ouuneb^te; on le vit entrer dans la houle de Poulifer, et un p^cheur entendit les sons d'une musique qui jouait dans la grotte. Le iendemain, il enlen-

dit ces in^mes sons m41ang6s au bruit des dan* ses, et il en fut si effraye qu'il coupa la corde qui retenait son grapin, et y mit un li^ge pour le retrouver. Quand il revint, il ne trouva plus son flotteur, et commenga k maudire les f^es et les f^etauds ; Thomme de mer sortit de la houle, rendit au p^cheur son ancre et son aussiere, et lui donna un hamegon magique avec lequel il pouvait prendre tout le poisson qu'il voulait. II lui dit que la musique qu'il avait entcndue etait celle qu'on faisait h son repas de mariage. II ^lait venu epouser une fee de la houle, et le lendemain, il derait partir pour TAngleterre avec toutes les f^es du voisinage. Quelques jours apres le p^clieur vit que I'entree de la houle etait presque bouchee par un eboulement [Contes des paysjms et des peckeurs, p.

Daas rautre r^cit, Contes des marins^ p. 190, il «*a^l aussi d'un homme que desmatelots trouvent sur une ile, bien loin de la Bretagne ; il avait du goeflfion sur la figure, sur les mains et sur tout le corps ; mais c'^tait le diable qui avait pris cette forme pour s'emparer des marins.

Les f(66s de rembouchure des fleuves

iBNque, suivanttouteprobabilite, la legende ait peupl^ de fees les embouchures des fleuves, surtout celles qui sont d'une largeur considerable et sont parsem^es d'ilots, d6coupees par des criques et pr^sentent d'autres circonslances propres a exciter retonnement, je ne retrouve leur trace que dans I'agreable petit livre de madame de Cerny, Saint Suliac et ses traditions. Son r6cit fait penser aux gracieuses variations que les poetes ont brodees sur des themes d'origine populaire. Cette reserve faite, je donne sa version, en I abr^geant yiiliifi ei ea suprimant toute la partie versifiee, parce que la liegaide csl jolie, el iju'apres tout le canevas en est, en cerlatiHSS

la tradition orale.

Quaad les Eclairs siillonnent les nues, quand les 6chos eflFray6s m^lent leurs voix au bruit du tonnerre el aux murmures des flots se brisant sur les rochers de la Ranee, sur les eaux du fleuve courrouc6 vous voyez des formes bleues, blanches, roses, lilas. vertes, sauter, danser, disparaltre sur

les flots, s'^lever dans les airs, former des chaines, des rondes, des danses fantastiques, ou, s'alloiigeant sur les vagues, la t^le posee sur unbras, ces formes gracieuses^ values de couleurs deTarcen-ciel, se laissent aller aux caprices de lamer qui les bercent, les lancent de Tune k Tautre, les reprenuent et les abandonnent au courantdufleuve, quilespousse vers les criques, d'oti on les voit bienl6t sortir plus nombreuses et marchant k la suite d'une femme plus belle que ses compagnes.

Cette femme, v^tue d'une lougue robe de gaze, couronnee de diamants et mont^e sur une barque faite d'u]i nautile desqners dusud, traiu^e par deux 6crevisses, aux yeux d'emeraude, est la reine de ce brillanl cortege ; les formes aeriennes qui sortent ainsi des anfractuosiles des rochers sont les Fees et les Genies qui ont Tempire des eaux, et cette enchanteresse qu'ils entourent de soins est leur reine bien aim6e ; c'est elle qui commande aux vents de souffler moins fort et k la Ranee de rendre k la terre les humains que la tourmenle jette dans son sein.

L'on dit qu'un jour, fatigueedes hommagesque lui rendaient ses sujettes, et plus encore du poids de ses grandeurs, elle s'^loigna de sa cour, et, abordant k Tile Notre-Dame, elle quitta sa nacelle' et s assit pr^s d'un massif de bruy^res roses. Un jeune candidat aux examens du long-cours, qui

LES F^ES DE L*EMB0UCUURE DES FLECVES ol

attendait que le calme lui permit de repreadre la mer, la vit aborder I'ile. Surpris de lant de graces, 6merveill(5 de sa beauts, il resta blotti derri^re un rocher. La fee, se croyaat seule, se d^barassa de son manteau royal, el posaot la t^te sur une louffe de gazon d'Olynte, elle s'endormit paisiblement. Le jeuue homme la voyant assoupie, sorlit de sa cachelte, et, s'agenouillantpr^s d'elle, attendit son r6veil.

Les fees, ses compagnes, ne la voyant plus au milieu d'elles, la cherch^rent quelque temps, et apercevant sa nacelle mouill6e pr^s de Tile, elles entour^rent le rocher, et trouvant un stranger aupres de leurmaitresse, elles s'en saisirent et aliaient le Jeter h la mer, quand leur reine s'eveilla et leur donna Tordre de se relirer.

Le Jeune homme reconnaissant tomba k ses pieds et lui rendit graces... La fee (it un signe d*adieu au marin ; elle appeia ses soeurs qui poserent sur ses 6paules son manteau royal brod6 de Ones perles de rOrienl, el avangant un nouveau carrosse, allele de papillons aux ailes diaprees, elles s'eleverent au-dessus de la Ranee et se perdirenl dans les regions ^therees.

Le Bateau des Moris

I'embouchure de rArguenon, les vieilles femmes racontaient encore, il n'y a gu^re plus de Irente ans, qu'un balean s« rendait la nuit aux ruines du vieux chateau du Guildo, et qu'il y embarquait, poor les passer sur la rive droite de la riviere, au dessous du bois du Val, les ^mes des morts qui s'y etaient rassemblees pour Tatteiidpe. La conservation de cette tradition, localis^e au Guildo, tient peut-^lre k cette circonstance que depuis un temps immemorial, ily avail, unpen plus bas, un bac qui, h mer haute, Iraosportait les voyageurs ; avant la Revolution, ce privilege appartenait aux moines d'un convent voisin, et jusqu'k la construction du pont vers 1860, le service a toujours fonctionn^, de nuit comme de jour *. Elle

1. Je tiens de M. le romte de Chateaubriand, qu^ son grand-pere, M. Armaod de Chateaubriand du Val Guildo, n^ en 1758, et que Napol6on fit fusilier en 1810, dans la plaine de Crenelle, vint souvent, pendant la nuit, chercher des prfetres a I'embouchure de la riviere pour les transporter en bateau dans les diverses paroisses. Ces voyages aventureux, accompUs la nuit, ont pu aussi contribuer k accrediter en ce lieu cette antique legend e.

!£ BAtEAU DBS MORtS KO

□'est pas, du reste, parliculi^re k celtecAte;on la retrouve en Basse-Bretagne et, au VI' sificle, Procope conslafait qu'dle 6tait Irfes bonnue dans le sud de rArmorique.

On a relev4, k la limite de la Bretagne, dans I'ile de Noirmoutier, unecroyanceassezanalogue;apr6s le sabbat des sorciers, quaad I'aube commengail h. poindre, une barque sapprochait du rivage. Bien qu'on n'y vlt personne, nne voix en sorlail qui criait : >< Embarque, allons en Gallouay .' * EL le bateau mysl6rieux s'^loignail, tellement charge de monde qu'il paraiiisait prfes de couler bas.

Revue desTraditiojis poputaires, t.XII, p. 309. D' Viaud Grand-Mabais. Vieilles croyances de Noirmoutier. Bull. de I'Assoc. bretonne 1888, p. 203.

Les pierres du rivage

u has des falaises, on voit des jSierres qui en 3t ont fait autrefois partie et qui sont remarquables par leurs dimensions, leurs formes reguli^resoubizarresetdi verses autres particularit^s ;la mer en g;e retirant les d6couvre ^peu pr^s tons les jours. Les riverains assignent k quelques-unes une origine merveilleuse.

Les a pierres derubl^es » qui s'enlassent bizarremenl sous le Cap Frehel sont, ainsi que leur nom I'indique (d^rubler, glisser,degringoler)tombeesde la falaise. A Tendroit 0(1 elles gisent s'(51evait jadis une maison, dont les habitants avaient, ^plusieurs reprises, tracass6 les fees des hoales voisines. Pour se venger, elles firent ecrouler ces pierres et ecraserent la maison, le jour meme ou Ton ce- 16brait les noces du (ils ain6 de leurs ennemis.

On d^signe dans tout le pays sous le nom de « Pierres sonnantes » les gros blocs qui pars^ment une des criques du Guildo, au dessous du bois du Val. Ce sont des roches amphiboliques, de formes

tES HEhRES DU RlVAGfi 61

g6n6ralement arrondies, qui ont toutes une certaine sonorite ; elles gisent sur la plage, assez voisines les unes des autres, et, k distance, elles 6veillent assez Tid^e d'ua troupeau de moutons noirs qui se serait couche pendant la chaleur du jour. La plus curieuse est celle qui repose, presque en 6quilibre, sur deux autres 6normes pierrcs, conime elle de forme oblongue ; de temps immemorial on a, pour la faire resonner, frappe sur Tune de ses extremites avec un caillou rond, et le froltement a fini par y creuser une sorte de cuvette. C'est Gargantua qui. les a d^posees en ce lieu. Un jour qu'il etait h Dinan, on lui dit que dans une carri^re, ^ Langu^dias, on avail trouve des pierres sonnantes. II demanda aux Dinannais de les lui donner, pour les emporter k Pl6venon, oii il voulait les faire sooner pour s'amuser. Pour les transporter plus commod^ment, il les avala et se mit en route pour P16venon, en passant par mer, car son intention 6tait de les placer sur le rivage pour ne g^ner personne. Malheureusemeut, ^I'embouchure de I'Arguenon le vent lui porta Todeur des raies de Saint-Jacut, et il eut si mal au coeur qu'il vomit toutes ces pierres. II y en a qui disent qu'elles ne viennent pas de si loin ; mais que les plus grosses se trouvaient dans la houle des fees du Val de TArguenon ; quand elle s'ecroula, k la suite d'un coup d'eau qui ecrasa ou noya ses habi-

62 L^GENDES LOCALES Dfi LA ttAtlTE-BRETAGNE

tants, elles resterent au milieu des ruiaes dans la position qu'elles ont aujourd'hui.

Lorsque les f6es de la houle de la Chanouetle, qui est tout pres de 1^, avaient dans6 an clair de lune, et qu*elles avaient envie de se rafraichir, elles frappaient sur la pierre sonnante en criant : « Au bon lait I k la bonne galette ! » et aussit6t, k son extremite elles trouvaient les mets qu'elles avaient demand^s.

On montre sur les rochers du littoral, des empreintes merveilleuses qui sqnl gen^ralement dues k des saints : k Lancieux, c*est le berceau et le premier pas de saint Cieux que Ton trouva tont enfant, au basde la falaise; saint Cast, pour prouver sa puissance, a imprime son pied k Tendroit oil il est d6barqu6 ; au D^colle on voit la marque des souliers de saint Lunaire, au Croisic, celle des pieds de saint Goustan, k Cesson, le pas de la Vierge.

Presque toujours ces empreintes sont sur des rochers que la mer ne baigne que rarement ou sur le bord de sentiers qui contournent la falaise ; c'est la place oil Ton monlre, k P16venon, le pas de Gargantua, la seule empreinte du littoral qui, ^ma connaissance, ne soit pas attribute k un saint.

Paul Sebillot. Legeiides de la mer, 1. 1, p. 227, Contes de la Haute-Bretagne, t. II, p. 58 et 86, Petite legende doree, p, 28, 31, 34, 38, 41, Gargantua, p. 25, 30.

Le sable et les dunes

A bande etroite de sable et de terre qui r^u- (I nit Saint-Jacut au continent est due aux

pri^res de saint Jacut. Poursuiyi par un seigneur, il se mit k implorer Dieu, et sous ses pieds le petit isthme surgit miraculeusement des eaux pour i'emp^cher de tomber aux mains de ses ennemis.

Les dunes figurenten bon rangparmilesendroits hantes ; leur solitude au bord de la mer,. les bruits qu'on y entend, les feux-follets qui se d^gagent parfois des mares que les pluies font dans leurs creux, expliquentaisement ce mauvais renom, que les contrebandiers ont peut-6tre aussi contribue k propager.

Sur les dunes de Saint-Cast, au milieu desquelles fut livree la bataille de 1758, on a vu apparattre ua homme qui porte sa tote sous son bras, un pr^tre-fanl6me et une sorte de poursuite fantastique, dont je parlerai avec plus de details dans un autre chapitre.

04 LlBGENDBS LOCALES DE LA HAUTE-BRETA6NE

Une l^gende malouine raconte ainsi Torigiue du nom (TOr de Chat^ que Ton donne au mica, tr^s abondaot sur certaines plages.

Au lemps jadis, lesfees avaient coutume d'aller tous les soirs danser des rondes sur les mielles fleuries de la Hoguelte, h. I'endroit od s'eleve aujourd'hui le casino de Param6. Un soir douze jeunes gens de Sairit-Malo, qui avaient un peu bu, parierent d'aller demander une conlre-danse aux fees. Celles-ci la leur accord^rent, mais outrees de ce que ces jeunes gens s'6laient pr^sentes k elles en cet 6lat, elles les chang^renl d'un coup de baguette en six ^^ros matous noirs et en six petites chattes blanches, qui se mirent k miauler lamentablement. Les fees en eurent piti6 et leur direnl qu'elles leur rendraient leur premiere forme quand ils auraient file h. chacune d'elles, avec le mica de la gr6ve, un manteau d'or et une robe d'argent, en ajoutant qu'ils ne pourraient y travaillerque pendant queles douze coups de minuit sonneraient au clocher de Saint-Malo. Les chats, comme on pense, mirent bien du temps k faire ces v^tements. Quand ils les eurent tinis, les f6es d'un coup de baguette, firent cesser leur metamorphose.

C'est depuis cette epoque que le mica des greves s'appelle « or de chat », quand il est dore, et « argent de chat » quand il est argents, et c*est

Page 1